Algérie : la course contre la montre pour retrouver son influence au Sahel face au Maroc

La diplomatie algérienne lance une offensive de charme vers Bamako et Niamey

L’Algérie relance ses alliances stratégiques au Sahel en restaurant ses relations avec le Mali et en renforçant ses liens avec le Niger. Après quinze mois de tensions avec Bamako, Alger a rétabli ses relations diplomatiques et rouvert son espace aérien aux appareils maliens. Avec Niamey, les gestes sont encore plus marquants : livraison de quatre hélicoptères militaires, relance des projets pétroliers et reprise de la commercialisation conjointe du brut nigérien. Une stratégie visant à contrer l’influence grandissante du Maroc dans la région.

Ce revirement s’inscrit dans un contexte où le Maroc consolide ses positions auprès de l’Alliance des États du Sahel (AES), profitant des tensions entre ces pays et leurs anciens partenaires occidentaux. Pour Alger, l’enjeu est double : éviter de perdre davantage de terrain et empêcher Rabat de transformer ses avancées économiques et diplomatiques en avantage politique durable.

Mali : la réconciliation après une rupture historique

La normalisation avec le Mali marque un tournant majeur. Le 10 juillet, l’Algérie et Bamako ont rétabli leurs relations diplomatiques, marquant la fin d’une crise sans précédent. Abdelmadjid Tebboune a ordonné le retour de l’ambassadeur algérien à Bamako, tandis que le Mali annonçait le retour de son représentant à Alger et la réouverture de son espace aérien. Une décision prise après quinze mois de confrontation, notamment après la destruction par l’armée algérienne d’un drone malien près de Tinzaouaten en avril 2025.

Cette réconciliation dépasse le simple rétablissement des relations bilatérales. Le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a évoqué une «convergence totale de vues» avec Alger, notamment sur le «respect de la souveraineté des États et de la non-ingérence dans les affaires intérieures». Pour l’Algérie, ce rapprochement est crucial : le Mali représente son principal voisin sahélien et le cœur politique de l’AES, dont la création a fragilisé son rôle historique de médiateur dans la région.

Niger : une coopération militaire et énergétique renforcée

Le rapprochement avec le Niger est encore plus tangible. Le 9 août, Alger a livré quatre hélicoptères militaires aux forces nigériennes, dont deux appareils de combat Mi-24V et deux Mi-171, accompagnés de pièces de rechange et de munitions. Peu après, le Premier ministre algérien s’est rendu à Niamey pour lancer les travaux de forage du puits Kafra Sud-Est 1. Parallèlement, Sonatrach et la Société nigérienne des produits pétroliers (Sonidep) ont annoncé la première commercialisation conjointe du pétrole nigérien.

Cette stratégie combinée – sécurité, énergie et économie – illustre la volonté algérienne de s’ancrer durablement au Sahel. Le Niger, membre clé de l’AES, représente pour Alger un levier essentiel pour retrouver une influence stratégique au sud de ses frontières.

L’Algérie face à une région en pleine recomposition

Cette accélération diplomatique intervient dans un contexte régional marqué par des bouleversements majeurs. Les trois États de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) ont rompu avec plusieurs partenaires occidentaux, renforcé leur coopération avec la Russie et développé leurs propres mécanismes de coopération diplomatique, militaire et économique. En juin, leurs ministres des Affaires étrangères se sont réunis à Bamako pour concrétiser le «pilier Diplomatie» de la Confédération et définir une approche commune.

Pour Alger, cette nouvelle configuration représente à la fois une menace et une opportunité. Une menace, car l’influence historique de l’Algérie s’effrite face à la montée en puissance de nouveaux acteurs. Une opportunité, car les gouvernements de l’AES, après avoir rompu avec Paris et d’autres capitales occidentales, recherchent de nouveaux partenaires. Cependant, la concurrence avec Rabat ajoute une dimension complexe à cette recomposition. Le Maroc a su s’implanter au Sahel en combinant diplomatie politique, formation religieuse, investissements et infrastructures, tandis qu’Alger peine à convertir sa puissance militaire et ses ressources énergétiques en influence politique.

Le Maroc, un rival qui dicte la stratégie algérienne

Les observateurs soulignent que la politique algérienne au Sahel est avant tout une réponse à l’avance prise par le Maroc. L’Institut d’études de sécurité (ISS) notait en mars que la diplomatie économique algérienne visait à «préserver l’influence régionale d’Alger face aux démarches marocaines». De son côté, l’International Crisis Group relevait en novembre 2024 que «le Maroc a tiré parti du déclin de l’influence de l’Algérie au Sahel».

Le problème pour Alger réside dans le fait que le Maroc a déjà consolidé des positions que la diplomatie algérienne n’a pas su empêcher. Le Mali a retiré sa reconnaissance de la RASD et a déclaré soutenir le plan d’autonomie proposé par Rabat. Une évolution qui touche au cœur de la rivalité entre les deux pays : au-delà de l’influence au Sahel, il s’agit désormais de rallier les capitales africaines à sa propre lecture du dossier du Sahara.

Face à cette situation, Alger semble adopter une politique de rattrapage, cherchant à récupérer des positions perdues plutôt qu’à proposer une offre propre. Le Niger est devenu le laboratoire de cette stratégie, tandis que le Mali représente le test diplomatique majeur. Le Burkina Faso, bien que moins concerné, complète ce dispositif. Cependant, cette approche reste fragile, car elle est largement dictée par la frustration de voir Rabat profiter des erreurs passées d’Alger plutôt que par une vision stratégique claire.

Une reconquête en demi-teinte

La stratégie actuelle de l’Algérie repose sur trois piliers : la sécurité, l’énergie et l’économie. Le gazoduc transsaharien, les hydrocarbures, les infrastructures et les équipements militaires forment les outils de cette reconquête. Pourtant, malgré ces avancées, Alger peine encore à effacer l’avance prise par le Maroc. La méthode algérienne, souvent perçue comme réactive, semble moins axée sur la construction d’une influence durable que sur la limitation des gains de son rival.

Pour peser durablement au Sahel, l’Algérie devra aller au-delà de cette logique de réaction. Elle devra proposer une offre propre, capable de rivaliser avec celle du Maroc, en combinant développement économique, stabilité sécuritaire et respect des souverainetés locales. Sans cela, sa reconquête restera fragile et dépendante des erreurs de ses adversaires plutôt que de ses propres atouts.