Côte d’Ivoire : la difficile transition vers une nouvelle génération politique

La scène politique ivoirienne est marquée par la consolidation du pouvoir du RHDP, le parti présidentiel, suite aux dernières élections. La formation d’Alassane Ouattara, qui a entamé un quatrième mandat controversé, a remporté une majorité écrasante à l’Assemblée nationale. Cette victoire s’est faite au détriment d’une opposition affaiblie, notamment le PDCI qui a vu sa représentation parlementaire diminuer de moitié, et le PPA-CI qui a choisi de ne pas participer au vote. Face aux dissensions internes des partis d’opposition et à l’incapacité du camp présidentiel à désigner un dauphin, une question se pose : la Côte d’Ivoire assiste-t-elle à la fin de l’ère politique façonnée depuis trente ans par le trio emblématique Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ? Le Dr Séverin Kouamé, sociologue et chercheur à l’université de Bouaké, apporte son éclairage.

Severin Yao Kouamé est docteur en sociologie, enseignant-chercheur à l’Université Alassane Ouattara (UAO) à Bouaké, en Côte d’Ivoire.

Le PPA-CI vient de confirmer Laurent Gbagbo à sa tête lors de son prochain congrès, en dépit de son âge, de sa santé et du départ de personnalités influentes. Faut-il y voir les prémices de la fin de la carrière politique de cette figure historique de l’opposition ?

Selon le Dr Séverin Yao Kouamé, la condition physique de Laurent Gbagbo est un facteur indéniable. Il est encore tôt pour déclarer la fin de son ère, mais il est manifeste que l’homme politique lui-même aspire au repos. Acteur majeur de l’opposition sous Houphouët-Boigny et pionnier du multipartisme, il a participé à toutes les luttes politiques majeures. Cependant, sa situation physique suggère qu’un passage de témoin est nécessaire. Le principal défi réside désormais dans l’identification d’une personnalité capable de poursuivre le combat mené par Gbagbo depuis plus de trente ans.

Du côté de la gauche ivoirienne, des figures comme Simone Ehivet, à la tête du Mouvement des Générations capables, n’ont obtenu aucun député, même en s’alliant avec le Cojep de Charles Blé Goudé et le PDCI. Comment expliquer que ces personnalités de l’opposition n’arrivent plus à mobiliser ?

Des partis tels que le MGC sont encore jeunes ; la confiance des électeurs se gagne sur la durée. Le paysage électoral a profondément changé, avec une jeunesse (18-35 ans) largement désillusionnée par la politique. Ce désenchantement n’est pas propre à la gauche, il touche l’ensemble de la classe politique. La question est de savoir comment raviver l’intérêt pour le processus électoral. Pendant des décennies, le vote a été motivé par l’identité et la peur, avec la conviction que seule la proximité avec le pouvoir garantit l’accès aux services de base comme les routes ou les écoles, un argument souvent utilisé en politique.

Le même phénomène s’observe dans le camp libéral. Les dissensions internes au PDCI et l’absence de son nouveau leader, Tidjane Thiam, ont coûté à l’ancien parti unique la moitié de ses sièges en cinq ans. Est-ce le signe que le parti ne s’est pas remis du décès de son leader historique, Henri Konan Bédié ?

La véritable interrogation porte sur la capacité du parti à se renouveler. Quelle est l’offre politique actuelle du PDCI ? S’accroche-t-il à une segmentation ethnique de l’électorat, en considérant par exemple le vote « akan » comme acquis ? Les citoyens, et en particulier la jeunesse qui reste un angle mort pour les partis, aspirent à autre chose. S’appuyer sur un héritage historique ou sur un nom célèbre n’est plus suffisant pour mobiliser les électeurs.

Même le RHDP, parti au pouvoir, bien que dominant, fait face à un défi similaire. En dépit de l’âge du président Alassane Ouattara, aucun successeur ne s’impose. Sommes-nous témoins de la fin d’un cycle de 30 ans d’histoire politique ivoirienne centré sur les figures de Ouattara, Gbagbo et Bédié ?

La difficulté à faire émerger de nouvelles personnalités est palpable dans tout le spectre politique. Cela révèle une crise systémique du modèle de gouvernance et de fonctionnement politique actuel, qui nécessite une approche différente. La preuve de cette crise est déjà visible avec des taux d’abstention très élevés, y compris dans les fiefs électoraux traditionnels.

Un nombre record de candidats indépendants s’est présenté aux dernières législatives. Bien que leurs succès aient été limités en termes de sièges, leur émergence pourrait-elle signaler un changement, porté par une jeunesse désireuse de s’exprimer hors des partis traditionnels et par une société civile encore discrète ?

Ces jeunes candidats ont eu le courage de tenter leur chance. Ils représentent des individus qui ont réussi en dehors des cercles politiques traditionnels, comme de jeunes entrepreneurs reconnus par la population. En construisant leur légitimité sur le terrain sur une longue période, ils peuvent gagner la confiance des électeurs. Leur démarche contraste avec le discours habituel qui consiste à se présenter comme l’émissaire du chef de l’État ou du parti. Ces indépendants prouvent qu’il est possible de se présenter en son nom propre, en s’appuyant sur ses propres mérites.