Crise au Sahel : expansion jihadiste et autoritarisme en progression

La région du Sahel, autrefois au cœur de l’actualité internationale, semble aujourd’hui plongée dans un silence médiatique trompeur. Pourtant, sous cette apparente tranquillité se cache une dégradation alarmante de la situation sécuritaire et politique. Les crises qui secouent le Mali, le Niger et le Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), persistent et s’intensifient, malgré les promesses des régimes militaires en place.

Les coups d’État successifs qui ont marqué la région entre 2020 et 2023 avaient pour objectif affiché d’éradiquer la menace jihadiste. Cependant, les groupes armés, loin d’être affaiblis, ont gagné en puissance. Le Sahel est désormais la zone la plus touchée par le terrorisme islamiste au monde, avec une hausse vertigineuse des attaques meurtrières contre les populations civiles. Les régimes militaires, plutôt que de rétablir l’ordre, ont instauré des transitions prolongées et une répression accrue des libertés fondamentales.

L’expansion jihadiste : une menace grandissante pour les populations

En 2024, le nombre de victimes liées à l’extrémisme violent a triplé par rapport à 2021, atteignant plus de 11 200 morts. Cette escalade s’accompagne d’une violence accrue des forces de sécurité, responsables d’un nombre croissant de morts civiles. Les groupes jihadistes, bien que responsables de la majorité des attaques, ne sont pas les seuls acteurs à semer la terreur dans la région.

Les attaques contre les civils se multiplient, comme en témoignent les tragédies récentes :

  • Au Mali, les forces de sécurité et leurs alliés russes subissent de lourdes pertes face aux groupes armés. En septembre 2024, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a mené deux attaques simultanées contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, faisant plus de 70 morts parmi les forces de sécurité. Ces attaques, bien que ciblant des objectifs militaires, révèlent une stratégie de déstabilisation du régime en place.
  • Au Burkina Faso, les groupes jihadistes contrôlent désormais près de 60 % du territoire. En août 2024, une attaque à Barsalogho a causé la mort de 130 à 600 civils, marquant l’un des massacres les plus meurtriers de l’histoire du pays. Les forces de sécurité burkinabè, quant à elles, sont accusées d’exactions massives, notamment des exécutions sommaires et des mutilations de cadavres.
  • Au Niger, la situation sécuritaire s’est fortement dégradée depuis le coup d’État de 2023. Les attaques jihadistes, désormais plus meurtrières, ciblent aussi bien les civils que les forces de sécurité. En mars 2025, une attaque contre une mosquée a fait 44 morts, illustrant l’augmentation de la létalité des groupes armés.

Les régimes de l’AES ont adopté des stratégies militarisées pour contrer cette menace, mais leurs approches diffèrent :

  • Le Mali collabore avec des troupes russes pour reconquérir le Nord du pays, tout en combattant à la fois les groupes jihadistes et les mouvements séparatistes touaregs.
  • Le Burkina Faso a choisi de mobiliser et armer des civils, créant des milices d’autodéfense comme les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Cette stratégie a engendré un cercle vicieux de violences et de représailles, exacerbant les tensions ethniques et la violence intercommunautaire.
  • Le Niger a recours à des milices d’autodéfense, mais de manière plus encadrée, tout en affrontant principalement l’État islamique au Grand Sahara (EIGS).

Transitions politiques : un pouvoir prolongé au mépris des engagements

Les régimes militaires de l’AES ont prolongé indéfiniment leurs transitions, modifiant les constitutions pour consolider leur pouvoir. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les dirigeants ont auto-promus généraux et repoussé les échéances électorales jusqu’en 2029, voire au-delà.

Ces prolongations permettent aux régimes de négocier de nouveaux partenariats internationaux, comme le soutien militaire russe à la force conjointe de l’AES. L’Union européenne, malgré son désengagement progressif, doit désormais intégrer cette nouvelle réalité dans ses stratégies d’engagement.

La dérive autoritaire : contrôler l’information pour masquer l’échec

Face à leur incapacité à contrôler l’intégralité de leur territoire, les régimes militaires de l’AES ont renforcé leur emprise sur l’information et la société civile. Les médias indépendants sont interdits, les journalistes étrangers expulsés, et les opposants réduits au silence.

Au Mali, plusieurs chaînes de télévision et radios ont été suspendues, tandis que les journalistes locaux sont victimes d’arrestations arbitraires. Au Burkina Faso, des journalistes ont été enlevés et contraints de diffuser des messages pro-junte. Au Niger, les passeports des étrangers sont confisqués à l’arrivée, limitant leur liberté de mouvement.

Cette stratégie de contrôle de l’information permet aux régimes de présenter une image faussée de la situation réelle, occultant les échecs sécuritaires et les exactions commises.

Un silence médiatique trompeur

Le Sahel a disparu de la une des médias internationaux, éclipsé par d’autres crises mondiales. Pourtant, les défis qui persistent dans la région sont loin d’être résolus. L’insécurité alimentaire touche désormais plus de 52 millions de personnes en Afrique de l’Ouest, tandis que le nombre de déplacés internes dépasse les 3 millions.

Bien que l’Union européenne ait réduit son engagement dans la région, il serait erroné de croire que les crises du Sahel n’affecteront pas l’Europe à moyen terme. Les liens entre l’Afrique et l’Europe, notamment en matière de migration et de sécurité, rendent indispensable une réévaluation stratégique.

Alors que de nouveaux partenariats se dessinent avec des acteurs comme la Russie, l’Union européenne doit clarifier ses priorités : que souhaite-t-elle accomplir au Sahel, et avec quels alliés ? Une coopération renforcée avec les populations locales et une approche centrée sur les droits humains pourraient offrir une alternative à l’escalade de la violence et de l’autoritarisme.