Espace civique au Sahel : le Burkina Faso sous haute tension
espace civique au Sahel : le Burkina Faso sous haute tension
En l’espace de quelques jours, deux événements ont marqué un tournant dans la gestion des libertés au Burkina Faso. D’un côté, l’interpellation musclée de l’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure religieuse respectée, et de l’autre, la suspension brutale de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), un syndicat historique. Ces décisions s’inscrivent dans une stratégie plus large de restriction de l’espace civique, observable dans toute la région.
Un religieux sous surveillance : l’imam Kindo dans la ligne de mire
À l’aube de la fête de la Tabaski, des hommes armés et encagoulés ont fait irruption au domicile de l’imam Mohamed Ishaq Kindo, l’emmenant sans explication. Cette arrestation survient dans un contexte où le religieux avait récemment critiqué un projet de loi visant à encadrer les pratiques religieuses, notamment les prières en public. Une prise de position qui a visiblement dérangé les autorités.
« L’imam Kindo n’est pas un simple prédicateur. Il incarne une voix critique, mais respectueuse, qui ose questionner les décisions publiques, y compris celles des nouveaux dirigeants », explique Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil. Contrairement à d’autres figures religieuses comme l’imam Mahmoud Dicko au Mali, Kindo se distingue par son approche modérée, axée sur la vigilance citoyenne et le respect des dogmes de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB).
Réactions en chaîne : heurts et désinformation
L’arrestation de l’imam a immédiatement provoqué des tensions. Des fidèles ont tenté de manifester, entraînant des affrontements avec les forces de l’ordre. Bilan : plusieurs blessés et des dizaines d’interpellations. La FAIB a multiplié les appels au calme, mais la machine à rumeurs s’est emballée. Un faux communiqué annonçant la mort de l’imam a circulé, avant d’être démenti par le procureur général. Parallèlement, des vidéos prétendument montrant des exactions ont été diffusées, mais des analyses, comme celles d’AfricaCheck, révèlent des incohérences troublantes, suggérant l’utilisation de contenus générés par intelligence artificielle. Certains détenus auraient été transférés vers des installations militaires dans le Centre-Nord, notamment à Kaya.
UGEB dans le collimateur : la répression s’étend aux étudiants
L’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), fondée en 1960, a été suspendue pour trois mois, une décision renouvelable. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été arrêtés sous des accusations graves : « apologie du terrorisme » et « démoralisation des forces de sécurité ». Les étudiants dénonçaient la situation sécuritaire, évoquant une « guerre civile » et l’« incapacité manifeste » des autorités à rétablir l’ordre.
« Accuser des étudiants de complicité avec le terrorisme est absurde. C’est une tactique bien rodée dans toute l’Alliance des États du Sahel : museler toute voix discordante en la qualifiant de soutien aux groupes armés », dénonce Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS). Cette stratégie, selon lui, est devenue monnaie courante au Sahel sous les régimes militaires.
Une dynamique régionale inquiétante
Le Burkina Faso n’est pas un cas isolé. Au Mali et au Niger, les défenseurs des droits humains observent une érosion progressive des libertés publiques. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires et restrictions de la liberté d’expression se multiplient. L’ADS souligne que la frontière entre critique politique, action syndicale et infraction pénale devient de plus en plus floue.
Malgré les risques – arrestations arbitraires, disparitions forcées, violences –, des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. « Nous savons que la bataille sera longue, mais chaque jour qui passe nous rapproche de la victoire », affirme Mahamadou Idder Alghabid. « Les promesses de souveraineté et de lutte contre l’impérialisme ont séduit les Sahéliens au début. Aujourd’hui, les réalités sont là : ces régimes ne tiennent pas leurs engagements. Les populations le constatent et les abandonnent ».
Fragilité des juntes militaires
Newton Ahmed Barry analyse la situation avec lucidité : « La force d’un régime repose sur sa modération. Les excès sont sa faiblesse. Ibrahim Traoré et son entourage en font les frais. Mais la société burkinabè ne se laissera pas faire. Elle réagira ».
Les organisations de défense des droits humains appellent à une mobilisation internationale. Ilaria Allegrozzi, chercheuse spécialiste du Sahel pour Human Rights Watch, insiste : « Il est crucial de soutenir les espaces d’expression et les initiatives civiles. Les partenaires du Burkina Faso ne doivent pas justifier leur silence par la peur d’être contre-productifs. L’indifférence ne fait qu’encourager les dérives autoritaires ».
Nommer les dérives pour en finir avec l’impunité
Plus largement, la question de la légitimité des putschistes reste entière. Human Rights Watch rappelle que « confisquer le pouvoir par la force ne peut devenir une norme acceptable. Les violations flagrantes des droits humains doivent être dénoncées sans ambiguïté ». Briser le silence, c’est aussi refuser que l’autoritarisme s’installe comme une fatalité au Sahel.