La corruption au Mali : quand les petits cadeaux deviennent un fléau social

« Bonya » (le respect), « woro songo » (le prix de la cola) ou encore « buru songo » (le prix du pain) : au Mali, les expressions ne manquent pas pour désigner ces gratifications illicites qui nourrissent la corruption. Bien que ces pratiques soient de plus en plus inquiétantes, elles semblent s’être installées durablement dans le quotidien des citoyens.

Un système de détournement banalisé

Selon les définitions admises par les organisations internationales, la corruption consiste à détourner un pouvoir délégué à des fins personnelles. Au Mali, ce phénomène imprègne les services publics et les interactions administratives, se manifestant par des pots-de-vin ou des faveurs indues.

Myriam, directrice commerciale à Bamako, témoigne d’une réalité amère : l’obligation de reverser un pourcentage sur chaque marché obtenu. Cette forme d’extorsion, perçue comme une norme sociale, devient insupportable pour les professionnels du secteur privé.

La corruption au quotidien : entre survie et habitude

Qu’il s’agisse d’accélérer un dossier ou d’obtenir un examen, le « cadeau » est devenu une routine. Omar Keita, entrepreneur, raconte avoir dû verser une gratification à un pompiste pour être servi durant la pénurie de carburant qui a frappé le pays, suite aux attaques contre les convois venant du Sénégal et de la Côte d’Ivoire.

Cette banalisation crée un cercle vicieux où le mal n’est plus perçu comme tel. Pour les experts, l’absence de sanctions réelles encourage cette dérive. Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue, souligne une « normalisation » qui menace les fondements démocratiques et l’économie du Mali. Selon lui, le désir de paraître et de vivre au-dessus de ses moyens alimente ce fléau.

De son côté, Oumar Korkosse du Recotrade pointe la précarité comme catalyseur. Lorsque les revenus sont insuffisants, ces petits actes deviennent une ressource d’appoint pour subsister.

Des statistiques révélatrices d’un mal endémique

Une étude d’Afrobaromètre publiée en 2024 indique que les magistrats, les policiers, les gendarmes et les agents du fisc sont perçus comme les plus impliqués. La corruption routière est également omniprésente : Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto, affirme devoir payer régulièrement les agents, qu’il soit en règle ou non.

Le classement mondial confirme cette tendance. Avec un score de 28/100 en 2025 selon Transparency International, le Mali stagne à la 136e place mondiale. La Banque mondiale note également une faible capacité institutionnelle à réguler ces pratiques, avec un indicateur de contrôle de la corruption bien en dessous de la moyenne mondiale.

Vers une nécessaire prise de conscience éthique

Au-delà de l’aspect législatif, la lutte contre la corruption au Mali revêt une dimension morale. Pour l’AMLCDF, il est impératif de bâtir une conscience citoyenne solide. Me. Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako, conclut que lorsque l’intégrité des institutions est remise en cause, la corruption devient malheureusement une stratégie de survie pour le plus grand nombre.