Le bilan controversé du capitaine ibrahim traoré au burkina faso
Le capitaine Ibrahim Traoré, jeune dirigeant du Burkina Faso, a accédé au pouvoir sans scrutin démocratique, ayant aboli les élections. Cette situation lui permet de s’adresser directement aux médias, sans la contrainte de la vérité envers un électorat.
Installé au palais de Koulouba, face à un panel de journalistes, le capitaine a déroulé pendant deux heures une vision optimiste de la nation. Selon ses déclarations, l’armée progresse dans la reconquête du territoire, l’économie burkinabè connaît un essor notable, les réserves d’or s’accumulent, les infrastructures routières se développent, et les citoyens jouissent d’une liberté sans précédent.
Un rapport accablant de Human Rights Watch
Pourtant, cette présentation idyllique contraste fortement avec la publication simultanée d’un rapport détaillé de Human Rights Watch (HRW). Ce document de 351 pages, intitulé « Personne ne pourra s’échapper », compile des témoignages poignants, des images satellites et des listes de victimes, révélant une réalité bien plus sombre.
Le rapport de HRW fait état de 1 837 civils tués en l’espace de deux ans et demi. Ces atrocités sont attribuées à l’armée nationale, aux milices de Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), ainsi qu’aux groupes djihadistes du GSIM. Le rapport souligne particulièrement la nature systématique des exactions commises par les forces étatiques, souvent avec l’appui de drones et des ordres venant de la hiérarchie militaire.
Crimes de guerre et ciblage ethnique
Les accusations sont graves : crimes de guerre, crimes contre l’humanité et ciblage ethnique de la communauté peule. Le rapport documente des exécutions sommaires, notamment 223 civils dont 56 enfants à Nondin en février 2024, des centaines de décès à Baraboulé en décembre 2023, et le massacre de 130 Peuls près de Solenzo en mars 2025. Des fosses communes et des preuves satellitaires viennent étayer ces témoignages de survivants.
Face à ces révélations, le gouvernement pourrait bien arguer d’un complot ourdi par des puissances occidentales.
La « reconquête » masquée par les massacres
Ironiquement, le capitaine Traoré a fièrement mentionné des villes comme Baraboulé et Pétouli comme étant « reconquises ». Or, ces mêmes localités sont au cœur de l’opération Tchéfari 2, documentée par HRW, où l’armée aurait massacré des centaines de civils dans 16 villages. Ce que la télévision d’État a qualifié de « succès », les survivants le décrivent comme une véritable boucherie, illustrant un profond décalage entre le discours officiel et la réalité vécue par les populations.
Le capitaine Traoré a tenté d’expliquer ces tueries en affirmant qu’elles étaient l’œuvre de terroristes déguisés en soldats burkinabè, qui se filmeraient eux-mêmes. Cette théorie, qui implique une coordination sophistiquée avec des drones militaires et plusieurs bataillons, semble difficilement conciliable avec l’image que le dirigeant donne habituellement de ces groupes, décrits comme des individus « lisant le Coran dans la brousse ».
Le silence assourdissant sur les Peuls
Malgré un entretien fleuve de deux heures, le mot « Peul » n’a jamais été prononcé. Cette omission est d’autant plus frappante que le rapport de HRW détaille un ciblage systématique de cette communauté, représentant 8 % de la population. Accusés collectivement de terrorisme, les Peuls sont victimes de massacres village par village et de déplacements massifs. Le rapport cite même des propos attribués à Traoré en février 2023, avertissant des chefs peuls de « beaucoup de morts » et de complications pour leur communauté. Un membre de sa garde présidentielle aurait même menacé de « tous les tuer ».
Ce silence officiel sur la question peule suggère une tentative de minimiser ou de nier un problème ethnique grave au Burkina Faso.
La liberté d’expression sous haute pression
Le capitaine Traoré a également affirmé que les Burkinabè jouissaient d’une « liberté bien plus grande » qu’en Europe. Cependant, la réalité sur le terrain dépeint un tableau différent : des journalistes enlevés et enrôlés de force, des médias indépendants fermés, des sites de défense des droits humains bloqués, l’abolition de la Commission électorale et le rétablissement de la peine de mort.
Parallèlement, des réseaux de trolls pro-junte, baptisés « BIR-C » (Bataillons d’intervention rapide de la communication), inondent les réseaux sociaux de propagande et de deepfakes, glorifiant le dirigeant et créant un environnement de désinformation comparable à des régimes autoritaires bien connus.
Une justice à deux vitesses
HRW appelle à une enquête sur la responsabilité de commandement du capitaine Traoré et de six généraux. Pourtant, aucun n’a été jugé. Le retrait du Burkina Faso de la Cour pénale internationale (CPI) apparaît comme une démarche logique pour un régime qui préfère éviter tout examen judiciaire international.
Pendant ce temps, la junte met en scène l’humiliation publique de policiers corrompus pour de petites sommes, érigeant ces actes en scandales nationaux. En contraste, les massacres de centaines de civils par l’armée sont minimisés, qualifiés de « perfidie terroriste », révélant des priorités judiciaires et morales pour le moins déroutantes.
L’Occident, bouc émissaire habituel
Toute critique internationale est systématiquement rejetée. Les résolutions du Parlement européen sont considérées comme de l’ingérence, les déclarations des chefs d’état-major français sont ignorées, les ONG sont accusées de manipulation, les médias de mensonge, et même les cartes territoriales ou les rapports de 351 pages avec 450 témoignages sont décrétés « faux ».
Bien que les griefs post-coloniaux contre l’Occident, notamment la France, soient légitimes, les utiliser comme un bouclier pour justifier des massacres de sa propre population relève d’une rhétorique dangereuse. L’anti-impérialisme ne saurait en aucun cas servir de permis pour tuer.
En guise de conclusion, le capitaine Traoré a encouragé les Burkinabè à « faire des enfants » en raison de la richesse des terres, une déclaration qui prend une tournure macabre au vu du nombre de personnes qui y sont enterrées.