Le Niger face à ses démons : Tiani entre dialogue secret et grogne militaire
Confronté à une menace terroriste protéiforme et à une insatisfaction grandissante au sein de ses propres rangs, le général Abdourahamane Tiani, chef de la transition nigérienne, orchestre une stratégie audacieuse. Entre des pourparlers discrets menés à Say avec le GSIM et une ferme reprise en main de la hiérarchie militaire, Niamey navigue en eaux tumultueuses pour préserver la stabilité de sa capitale.
Le canal de Say : un pragmatisme stratégique lourd de conséquences
L’entrevue confidentielle qui s’est déroulée le 24 mars dernier près de Say marque un virage significatif. En dépêchant une délégation de quatre émissaires auprès du Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM), le général Tiani abandonne la rhétorique de la « fermeté absolue » au profit d’une approche pragmatique dictée par la survie.
Cette initiative repose sur deux axes stratégiques majeurs :
- La hiérarchisation des menaces : Face à l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS), dont la virulence a été attestée par l’attaque de l’aéroport Diori-Hamani en janvier, la junte privilégie le dialogue avec le GSIM. L’objectif est de « neutraliser » ce dernier pour transformer un conflit triangulaire épuisant en un affrontement bilatéral plus gérable.
- Le scénario du blocus de Bamako : Le Niger observe avec une vive préoccupation la situation au Mali, où le GSIM cherche à asphyxier la capitale. En abordant les revendications de la katiba Hanifa (libération de détenus, versement d’une dîme annuelle), Niamey espère s’assurer un répit logistique crucial.
Malaise dans les casernes : la tension monte autour des soldes
Cependant, aucune stratégie de haut niveau ne peut prospérer sans une armée unie. Le récent limogeage du commandant du Bataillon de sécurité et de renseignement (BSR) à Tahoua, consécutif à des plaintes concernant des soldes (800 F CFA perçus au lieu de 1 200), met en lumière une fragilité structurelle profonde.
Cette unité d’élite, qui fut un pilier de la coopération avec les forces spéciales américaines avant leur retrait en 2024, incarne aujourd’hui le désarroi d’une armée confrontée à des restrictions budgétaires et des dysfonctionnements logistiques internes. L’intervention personnelle du colonel Mamane Sani Kiaou, chef d’état-major de l’armée de terre, pour apaiser la situation, souligne que la menace interne est potentiellement aussi dévastatrice que l’offensive djihadiste.
Le vide sécuritaire et la réorientation géopolitique
Ces négociations secrètes s’inscrivent dans un contexte de profondes mutations des alliances régionales. Depuis le départ des contingents français et américains, le Niger s’est tourné vers l’Alliance des États du Sahel (AES) et de nouveaux partenaires, notamment la Russie et la Turquie.
Malgré l’arrivée de conseillers militaires et de nouveaux équipements, dont des drones de surveillance, la réalité du terrain demeure complexe. L’interruption du partage de renseignements aériens de haute précision, autrefois assuré par les bases 101 de Niamey et d’Agadez, contraint désormais la junte à réinventer une diplomatie de terrain avec des acteurs qu’elle combattait encore récemment.
Le paradoxe de la continuité : l’ombre de Mohamed Bazoum
L’ironie de la situation réside dans le mimétisme involontaire avec la stratégie de l’ancien régime. Alors que le coup d’État du 26 juillet 2023 avait été justifié par la « faillite sécuritaire » attribuée à Mohamed Bazoum, le général Tiani se voit contraint d’employer les mêmes leviers : la négociation comme élément essentiel de la contre-insurrection.
Toutefois, là où Bazoum assumait ouvertement ce dialogue pour la libération d’otages (à l’instar de la religieuse Suellen Tennyson), la junte actuelle doit opérer dans la plus grande discrétion. La crainte est qu’un tel dialogue soit perçu par ses partisans les plus radicaux – et ses alliés de l’AES – comme un signe de faiblesse face à Al-Qaeda.
Le régime de Niamey se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. Négocier avec le GSIM pour isoler l’EIGS représente un calcul rationnel, mais politiquement périlleux. En acceptant de discuter sur des bases telles que des « dîmes » ou des « retraits de zones », la junte risque de conférer une légitimité durable aux groupes armés. Pour le général Tiani, le défi majeur n’est plus la prise du pouvoir, mais le maintien de la cohésion d’une armée qui compte ses centimes tandis que l’ennemi engrange ses victoires.