Le parti les Transformateurs du Tchad face à un avenir incertain après la condamnation de Succès Masra
Meetings hebdomadaires, directs sur les réseaux sociaux, réunions… Telle était la cadence effrénée du parti Les Transformateurs, la formation politique de Succès Masra. Ancien Premier ministre du Tchad de janvier à mai 2024, il est désormais incarcéré depuis plus d’un an, un revirement qui plonge sa formation dans l’incertitude.
En mai 2025, Succès Masra, alors âgé de 41 ans, a été arrêté, jugé et reconnu coupable de « diffusion de messages à caractère haineux et xénophobe » ainsi que de « complicité de meurtre ». Ces accusations sont liées à des violences intercommunautaires, opposant cultivateurs et éleveurs, survenues quelques jours auparavant à Mandakao, une localité du sud du Tchad. Ces affrontements récurrents ont entraîné la mort d’une quarantaine de personnes, selon les autorités. Le leader de l’opposition était mis en cause pour la publication d’un message audio incitant certaines communautés à s’armer pour leur défense, un enregistrement qui, en réalité, datait de 2023. Pour ces faits, Succès Masra a été lourdement condamné à vingt ans de prison et à une amende d’un milliard de francs CFA (environ 1,5 million d’euros). Cette peine a été confirmée en appel le 21 mai, rendant, selon la loi électorale, le chef de file des Transformateurs inéligible à vie.
Privé de son leader charismatique, le futur du parti Les Transformateurs semble aujourd’hui compromis. Fondé en 2018, il s’était rapidement imposé comme une force politique majeure au Tchad. Son président, orateur talentueux, avait su galvaniser une jeunesse en quête de renouveau, lasse d’une classe politique traditionnelle perçue comme inamovible et incapable d’offrir une alternative crédible à la famille Déby (Idriss Déby Itno, puis son fils Mahamat) qui dirige le pays depuis le coup d’État du 1er décembre 1990. Un observateur de la vie politique tchadienne souligne que de nombreux jeunes, frustrés par des exclusions, avaient vu en Succès Masra une nouvelle figure capable de corriger les vulnérabilités auxquelles ils étaient confrontés.
Un virage politique controversé pour Les Transformateurs
Après les tragiques événements du 20 octobre 2022, où des manifestations initiées par Les Transformateurs contre la prolongation de la transition ont été réprimées dans le sang, Succès Masra a été contraint à l’exil aux États-Unis pendant plus d’un an. À son retour, suite à une médiation du président congolais Félix Tshisekedi sous l’égide de l’Union africaine, il a accepté la fonction de Premier ministre durant la phase II de la transition. Cette période avait débuté en 2021, après le décès d’Idriss Déby Itno lors d’une attaque rebelle. À ce poste, il est devenu un acteur clé de l’organisation de l’élection présidentielle de mai 2024. Le 7 janvier de la même année, il a même salué la création de l’Agence nationale de gestion des élections (ANGE), remplaçant la Commission électorale nationale indépendante (CÉNI). Pourtant, quelques mois plus tard, son parti a contesté les résultats du scrutin, où il est arrivé deuxième avec 18,54 % des voix.
Face au Mouvement patriotique du salut (MPS), le parti au pouvoir fondé par Idriss Déby, aucune autre formation politique n’avait réussi à obtenir un meilleur score que celui des Transformateurs lors de la présidentielle de 2024. Depuis 1996, date de la première élection post-coup d’État contre Hissène Habré, le meilleur résultat de l’opposition avait été celui de Ngarlejy Yorongar en 2001, avec 16,35 % des suffrages.
Non reconduit à la primature après la présidentielle, Masra a ensuite refusé de participer aux élections législatives et municipales, censées clore la période de transition. Un politologue estime qu’avec un score de plus de 18 % à la présidentielle, Les Transformateurs étaient assurés d’obtenir une représentation significative (entre 18 et 24 députés) à l’Assemblée nationale, devenant ainsi la deuxième force politique du pays.
En boycottant ces scrutins, Succès Masra a privé son parti d’une assise institutionnelle et de la légitimité conférée par les urnes. Selon un observateur, après s’être « approché du pouvoir », Succès Masra aurait pris conscience que son calcul politique était un échec. Il aurait alors cherché à « poser des actes forts, dont le boycott des élections, pour montrer qu’il était revenu dans l’opposition ».
Des revirements stratégiques qui divisent
Depuis, le MPS gouverne avec une majorité écrasante à l’Assemblée nationale et au Sénat. Cette configuration devrait perdurer jusqu’en 2031, année de la prochaine élection présidentielle, la révision constitutionnelle de 2025 ayant prolongé les mandats présidentiel et législatif à sept et six ans respectivement.
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Cependant, le 28 janvier 2025, lors d’un direct sur un célèbre réseau social, le leader des Transformateurs a déclaré accepter « de travailler avec le président de la République pour la stabilité et le développement du pays ». Il s’est dit « prêt à œuvrer avec le maréchal Mahamat Idriss Déby, pour apporter avec tous la valeur ajoutée de [sa] force politique à ce rendez-vous républicain au service du peuple tchadien ».
Les multiples revirements de Succès Masra – contestation de la prolongation de la transition avant d’accepter le poste de Premier ministre, participation à la présidentielle puis boycott des législatives – ont provoqué l’irritation au sein même de son parti. Universitaires, artistes, responsables politiques, jeunes diplômés ou simples citoyens avaient rejoint Les Transformateurs, une formation qui a révélé de nombreux jeunes talents. Au cours de ses huit années de « lutte », certains militants ont payé un lourd tribut, entre séjours carcéraux et pertes de vies. Mais depuis, beaucoup ont choisi d’autres voies, parfois attirés par les attraits du pouvoir. Succès Masra peine désormais à retenir certains de ses cadres, y compris ses proches collaborateurs et cofondateurs du parti.
Moustapha Masri, cofondateur et vice-président, a démissionné quelques jours après les événements du 20 octobre 2022. Il a rapidement lancé sa propre formation politique avant d’être nommé, en janvier 2024, directeur de cabinet civil adjoint à la présidence de la République. En avril, il a été promu ministre d’État, secrétaire général de la présidence de la République. Plus de trois ans après son départ des Transformateurs, Moustapha Masri est devenu une personnalité centrale du pouvoir et figure parmi les proches collaborateurs du chef de l’État. Son parti, Paix et cohésion sociale, créé en 2023, a même présenté une candidate aux élections législatives partielles organisées le 21 juin dernier.
Vague de départs et restructuration
Une autre démission a particulièrement marqué les esprits : celle de Sitack Yombatina Béni. Universitaire, docteur en droit et enseignant à l’université de N’Djamena, il faisait partie du cercle restreint de Masra. Le 12 août 2025, par un message publié sur un réseau social, il a annoncé « en toute conscience, lucidité, liberté et indépendance » sa décision de quitter ses fonctions de vice-président des Transformateurs et de démissionner du parti. Cette publication est intervenue peu après le verdict du procès de Masra et la nomination, par ce dernier, de Hoinathy Moh Ndomal Claudia comme présidente par intérim.
Si, officiellement, Sitack Yombatina a présenté son départ comme une décision personnelle, de nombreux observateurs y voient un lien probable avec cette nomination. Cet événement a d’ailleurs été commenté jusqu’au sommet de l’État. Un ministre des Affaires étrangères a ainsi déclaré : « Quand on se sent inutile et méprisé, la seule option est de partir. » Suite au remaniement du 1er avril, Yombatina a été nommée ministre de l’Enseignement supérieur, au sein du troisième gouvernement du Premier ministre Allamaye Halina.
Mahamat Assouyouti, un proche de Masra qui avait occupé le portefeuille de l’Économie lorsque ce dernier était Premier ministre, a quant à lui été nommé directeur général de la société d’État Chad Petroleum Company le 11 mai. Enfin, Les Transformateurs ont perdu un soutien de taille avec la disparition de Rays’Kim, de son nom civil Djasrabé Kimassoum Yilmian. Artiste engagé et militant de la première heure, il était, avant son décès des suites d’une maladie le 6 octobre 2025, le porte-parole du parti et un fervent soutien de Masra, pour lequel il avait notamment composé une chanson en faveur de sa libération. Sa disparition constitue une perte immense pour la formation.
Les Transformateurs ont sans doute les yeux rivés sur le prochain cycle électoral, les élections générales de 2031. Le pouvoir pourrait cependant exiger de tout parti souhaitant concourir aux élections nationales de justifier d’au moins un élu. Une telle disposition existe dans d’autres pays : au Cameroun, Maurice Kamto et son parti avaient été empêchés de participer à la dernière élection présidentielle après avoir boycotté les scrutins antérieurs, se retrouvant ainsi sans représentation élective.
Le défi de la survie politique
Privés de leur leader, Les Transformateurs accepteraient-ils de présenter un autre candidat ? Car, même si une grâce présidentielle a plusieurs fois été évoquée, seule une amnistie pourrait permettre à Succès Masra de participer. Cette hypothèse n’est pas sans rappeler l’épisode de 2021. Cette année-là, l’opposant, alors âgé de 39 ans, avait refusé d’aligner un candidat de substitution alors qu’il ne remplissait pas la condition d’âge, fixée à 40 ans minimum à l’époque (35 ans aujourd’hui) pour briguer la magistrature suprême.
Entre contraintes juridiques, calculs politiques et possibles révisions des règles électorales, l’équation demeure complexe pour Les Transformateurs. Leur capacité à exister dans le prochain cycle électoral dépendra autant de l’évolution du cadre institutionnel que de leur aptitude à adapter leur stratégie. Le tout dans un contexte de verrouillage démocratique et dans un environnement politique dominé par un parti qui, en 2031, aura capitalisé quatre décennies au pouvoir.
Malgré les vicissitudes de ses débuts et les difficultés que traverse actuellement son parti, Succès Masra a cependant su inscrire le nom des Transformateurs dans les annales de l’histoire politique du Tchad. Entre les contradictions reprochées à leur président, les manœuvres du pouvoir visant à réduire davantage leur influence, ainsi que les défections successives, Les Transformateurs sauront-ils revenir sur le devant de la scène afin de reprendre leur place de premier parti d’opposition ? À moins qu’ils ne soient relégués au rang de spectateurs, à l’image des centaines de micro-partis qui peuplent déjà la scène politique tchadienne.