Liberté de la presse au Sahel : l’impact des coups militaires sur l’information

Résumé exécutif : une liberté de la presse en chute libre dans le Sahel

Les récents coups d’État au Burkina Faso, au Mali et au Niger ont profondément ébranlé la liberté de la presse dans ces trois pays du Sahel. Le journalisme indépendant subit des pressions croissantes, tant de la part des autorités militaires que de l’insécurité grandissante liée aux groupes terroristes. Sous prétexte de lutte antiterroriste et de protection de la souveraineté nationale, les régimes militaires multiplient les arrestations arbitraires de journalistes, les suspensions de médias et même l’enrôlement forcé de critiques et dissidents. Les reporters qui couvrent les violations des droits humains ou l’échec des régimes à rétablir la sécurité sont particulièrement ciblés. Résultat : une autocensure généralisée et un vide informationnel sur les enjeux sécuritaires et humanitaires, comblé par la propagande d’État.

Contexte et constats clés : quand l’instabilité politique fragilise le journalisme

Depuis les coups d’État qui ont renversé les gouvernements au Sahel, les avancées démocratiques modestes de la région ont reculé, menaçant la stabilité régionale et mondiale. Les groupes extrémistes violents ont profité de cette instabilité politique et du affaiblissement des institutions pour étendre leur influence au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

Les bouleversements géopolitiques et les réalignements stratégiques ont aggravé l’insécurité. Les nouveaux dirigeants militaires de la région ont rompu les accords de défense avec les États-Unis et les partenaires européens, se retirant des forums régionaux comme la CEDEAO et le G5 Sahel au profit d’une nouvelle alliance, l’Alliance des États du Sahel (AES). Dans ce contexte, le groupe Wagner, une milice russe, s’est implanté plus fermement, servant les intérêts du Kremlin.

Les régimes militaires justifient leur autoritarisme croissant par la souveraineté et la lutte antiterroriste, au détriment de la liberté de la presse. Les journalistes qui critiquent la situation sécuritaire ou les violations des droits humains subissent des attaques répressives de la part d’acteurs étatiques et non étatiques.

Selon l’IPI, les violations de la liberté de la presse sont principalement perpétrées par des acteurs étatiques, qui exploitent les lois sur la cybersécurité et la sécurité nationale pour arrêter, harceler ou emprisonner les journalistes couvrant des sujets sensibles. L’IPI a également documenté des cas d’enlèvements et même de meurtres de journalistes par des groupes terroristes.

Les journalistes étrangers sont de plus en plus menacés par une montée de l’antagonisme envers l’Occident et les liens croissants avec la Russie et la Chine. Des correspondants travaillant pour des médias occidentaux ont été expulsés, tandis que des chaînes de télévision et des radios locales ont été suspendues par les autorités.

Face à cette répression, de nombreux journalistes adoptent l’autocensure pour éviter des représailles. Certains choisissent l’exil, tandis que d’autres se taisent par peur des détentions ou du harcèlement. Comme l’explique un journaliste malien : « Nous vivons dans un État policier où les gens craignent d’exprimer ouvertement leurs opinions. »

Cette atmosphère de peur crée un dangereux vide informationnel aux conséquences régionales et internationales. La réduction de l’accès à une information critique favorise l’impunité des régimes et des groupes extrémistes, rendant difficile l’évaluation de la situation sécuritaire. Les civils deviennent plus vulnérables, tandis que les observateurs locaux et internationaux peinent à documenter les abus et à demander des comptes.

Des acteurs extérieurs, notamment la Russie et la Chine, exploitent ce vide informationnel et la montée de l’antagonisme envers l’Occident pour diffuser de la désinformation et de la propagande, renforçant leur influence dans la région.

Arrestations et emprisonnements : l’arme des lois sur la cybersécurité

Les régimes militaires du Sahel utilisent les lois pour museler les journalistes. Les législations sur la cybersécurité, en particulier, sont devenues des outils redoutables pour cibler les reporters indésirables. Une tendance mondiale qui se généralise dans la région.

Le Niger est le pays le plus actif en matière d’emprisonnements de journalistes ces dernières années. Les autorités nigériennes invoquent fréquemment la loi sur la cybersécurité pour harceler et emprisonner les journalistes, surtout ceux qui couvrent des sujets liés à la sécurité. Avant le coup d’État, le président Mohamed Bazoum avait assoupli cette loi en supprimant les peines de prison pour diffamation. Cependant, le régime militaire a rétabli des sanctions plus sévères.

Quelques exemples marquants :

  • En janvier 2026, le journaliste de la Deutsche Welle, Gazali Abdou, a été arrêté et inculpé de « diffusion de rapports pouvant troubler l’ordre public » pour son reportage sur les conditions de vie des réfugiés nigérians à Niamey.
  • Les journalistes Ibro Chaibou, Youssouf Seriba et Oumarou Abou Kané sont emprisonnés depuis novembre 2025 pour « tentative de trouble à l’ordre public » selon la loi sur la cybersécurité.
  • En mai 2025, Hamid Mahmoud, Massaouda Jaharou et Mahaman Sani, journalistes de Sahara FM à Agadez, ont été arrêtés pour avoir diffusé un article sur la rupture de la coopération entre le groupe Wagner et les autorités nigériennes. Massaouda Jaharou a été libérée, mais les deux autres ont été inculpés de « atteinte à la défense nationale » et de « conspiration contre l’autorité de l’État ».

Au Mali, la loi sur la cybersécurité est régulièrement utilisée pour cibler les journalistes et les critiques, sous des accusations d’atteinte à la crédibilité de l’État, de diffamation ou de diffusion de fausses informations. Les peines encourues peuvent aller jusqu’à 10 ans de prison.

L’unité anti-cybercriminalité malienne a notamment ciblé les journalistes Alfousseni Togo, Issiaka Tamboura, Youssou Traoré et Kassim Traoré pour des publications critiques envers le système judiciaire malien. Togo a été condamné à une amende et à une peine de prison avec sursis de huit mois. En juillet 2025, Tamboura, Traoré et Kassim ont été inculpés de diffamation en ligne après une plainte déposée par un magistrat local.

Au Burkina Faso, plusieurs journalistes ont été détenus et interrogés par les forces de sécurité après la fuite d’une interview du leader militaire Ibrahim Traoré, commémorant le troisième anniversaire du coup d’État.

Blocus médiatique : suspension et interdiction des médias locaux et internationaux

Depuis les coups d’État, les autorités des trois pays ont réduit drastiquement l’indépendance des organes de régulation des médias, qui servent désormais à censurer les contenus critiques, notamment sur les questions de sécurité et de droits humains.

Au Burkina Faso, une modification législative a permis au chef de l’État de nommer directement le président du Conseil supérieur de la communication (CSC), mettant fin à son élection par ses pairs. En janvier 2026, le CSC a été fusionné avec l’Autorité de protection des données, renforçant encore le contrôle de l’État.

Au Niger, les autorités ont créé un nouvel organe de régulation médiatique contrôlé par l’État, l’Observatoire National de la Communication (ONC), remplaçant le Conseil Supérieur de la Communication, une instance indépendante.

Au Mali, en février 2025, les autorités ont adopté deux décrets portant les frais de licence des médias à 900 %, une mesure perçue comme une tentative de contraindre les médias locaux à aligner leurs contenus sur la narration officielle.

Les régulateurs des trois pays ont également suspendu des médias locaux et étrangers, en particulier les chaînes françaises et occidentales. Ces suspensions visent généralement les médias critiques envers les régimes militaires ou couvrant les violations des droits humains.

Au Mali :

  • Radio France Internationale (RFI) et France 24 ont été suspendues en 2022 pour leur couverture des allégations de massacres de civils par l’armée.
  • LCI a subi plusieurs suspensions, dont un bannissement de deux mois en 2024 pour « fausses accusations » de crimes commis par l’armée malienne et ses partenaires russes. La chaîne reste bloquée.
  • France 2 a été bannie pendant quatre mois en 2024 pour son reportage sur la situation sécuritaire, accusé de « glorifier le terrorisme ».
  • TV5Monde a été suspendue à plusieurs reprises, notamment en septembre 2024 pour un reportage sur des civils tués par des frappes de drones et en mai 2025 pour « manipulation flagrante de l’opinion publique ».
  • En janvier 2026, la vente et la distribution de Jeune Afrique ont été interdites pour sa couverture de l’activité jihadiste et de la crise des carburants.
  • La chaîne locale Joliba TV a été suspendue pendant six mois en 2024 après une plainte du régulateur burkinabè contre des propos tenus par une figure politique malienne.

Au Burkina Faso :

  • RFI est suspendue depuis décembre 2022 pour sa couverture de l’activité terroriste. France 24 a été suspendue en mars 2023 pour un reportage sur une interview du chef d’une filiale locale d’Al-Qaïda. LCI a été suspendue en juillet 2023 pour « diffusion de fausses informations » sur la situation sécuritaire.
  • L’accès à Jeune Afrique a été bloqué en 2023 pour avoir tenté de discréditer l’armée après un reportage sur les tensions internes.
  • En avril 2024, plusieurs médias internationaux, dont la BBC, Voice of America, Deutsche Welle, The Guardian et Le Monde, ont été bloqués après la publication d’un rapport de Human Rights Watch accusant l’armée de massacres de civils.
  • La radio locale Omega FM a été suspendue à deux reprises : en août 2023 pour avoir reçu un critique du coup d’État au Niger, et en août 2025 pour des propos jugés « malveillants » envers les autorités.

Au Niger :

  • RFI et France 24 ont été bloquées après le coup d’État de 2023.
  • BBC a été suspendue pendant trois mois en décembre 2024 pour « diffusion de fausses informations » après un reportage sur des attaques jihadistes.

En plus des bannissements, les autorités ont expulsé des journalistes étrangers. Au Burkina Faso, Sophie Douce et Agnès Faivre, de Le Monde et Libération, ont été expulsées. Au Mali, Benjamin Roger, correspondant de Jeune Afrique, a été expulsé en février 2022, moins de 24 heures après son arrivée.

Répression transfrontalière : quand les critiques deviennent des délits

Le Sahel connaît également une répression transfrontalière, où des journalistes sont ciblés pour leurs reportages ou commentaires sur des régimes militaires voisins. Certains ont même été condamnés pour « outrage à chef d’État étranger ».

  • En mars 2026, le journaliste malien Youssouf Sissoko, directeur du journal L’Alternance, a été condamné à deux ans de prison pour avoir critiqué le leader nigérien, le général Abdourahamane Tiani.
  • En mai 2025, Seydou Oumar Traoré a été condamné à un an de prison pour avoir critiqué le leader guinéen Mamadou Doumbouya.
  • En novembre 2024, la chaîne Joliba TV au Mali a été suspendue après une plainte des autorités burkinabè.

Sécurité des journalistes : enlèvements et conscription forcée

La menace sécuritaire pour les journalistes au Sahel, principalement liée aux groupes jihadistes, s’est aggravée après les coups d’État.

Les enlèvements de journalistes restent une préoccupation majeure, notamment au Mali. En 2013, les journalistes français Ghislain Dupont et Claude Verlon de RFI avaient été enlevés et tués dans le nord du pays. Leur affaire reste non élucidée.

En novembre 2023, deux journalistes de Radio Coton d’Ansongo, Saleck Ag Jiddou et Moustaph Koné, ont été enlevés par l’État islamique au Sahel, tandis qu’un troisième, Abdoul Aziz Djibrilla, a été tué. Les deux journalistes sont toujours portés disparus. En octobre 2025, un groupe jihadiste lié à Al-Qaïda a kidnappé deux journalistes de l’ORTM, Daouda Koné et Salif Sangaré, avant leur libération fin décembre.

Au Burkina Faso, le décret de 2023 sur la conscription forcée a été utilisé pour enrôler des journalistes et critiques du régime militaire. Au moins sept journalistes ont été forcés de combattre les groupes terroristes. En juillet 2025, plusieurs journalistes, dont le président de l’Association des journalistes du Burkina Faso, ont été libérés après des mois de détention. Le sort de deux journalistes, Serge Oulon et Moussa Serab, reste inconnu.

Pressions sur la société civile : la fin des associations de presse

Les autorités militaires des trois pays intensifient la pression sur les groupes de la société civile défendant la liberté de la presse et d’expression.

Au Niger, la Maison de la Presse, une association représentant plus de 30 organisations médiatiques, a été suspendue de toute activité.

Au Burkina Faso, l’Association des journalistes a été dissoute en mars 2025, accusée de ne pas respecter la loi de 2015 sur les associations. Début 2025, toutes les formations politiques ont également été dissoutes.

Au Mali, la Maison de la Presse subit une forte pression gouvernementale après avoir critiqué une directive interdisant aux médias de couvrir les activités des partis politiques. Bien qu’elle reste opérationnelle, sa capacité à défendre la liberté de la presse a été considérablement affaiblie.

Appel à l’action : protéger la liberté de la presse au Sahel

Face à la détérioration de la situation pour les journalistes au Sahel, une pression internationale urgente est nécessaire pour que les autorités du Niger, du Mali et du Burkina Faso respectent la liberté des médias et protègent la sécurité des journalistes.

Ces mesures doivent inclure :

  • Mettre fin à tout harcèlement, y compris les arrestations et emprisonnements, des journalistes en raison de leurs reportages.
  • Réformer les législations, en particulier les lois sur la cybersécurité, pour éviter les abus.
  • Permettre aux médias locaux et internationaux de couvrir librement les sujets d’intérêt public sans crainte de représailles.
  • Lever les bannissements des médias et journalistes locaux et étrangers.
  • Rétablir l’indépendance des organes de régulation des médias.
  • Enquêter sur toutes les attaques contre les journalistes et traduire les responsables en justice.
  • Permettre aux organisations de la société civile, y compris celles travaillant pour la protection de la presse, d’opérer librement.