L’université Cheikh Anta Diop de Dakar, symbole d’un débat intellectuel historique
Dans les années 1970, le campus de l’université de Dakar incarne un paradoxe saisissant : l’un des plus grands esprits africains y travaille, mais se voit interdit d’y enseigner. Ce penseur, Cheikh Anta Diop, incarne une vision radicalement opposée à celle du président Léopold Sédar Senghor, alors figure dominante du paysage intellectuel sénégalais. Entre négritude et africanité, l’institution devient le théâtre d’un affrontement idéologique majeur du XXe siècle.
Buuba Diop, historien ayant étudié sur place, se souvient des tensions de l’époque : « Avec Senghor et les étudiants, les relations étaient tendues. Ceux qui critiquaient le président, même parmi les élèves, formaient la majorité. Résultat : certaines organisations étudiantes ont été dissoutes. »
Face à ce climat, Cheikh Anta Diop s’impose comme une figure incontournable. Son ouvrage Nations nègres et culture, publié en 1955, bouleverse les certitudes en affirmant que l’Égypte antique était une civilisation noire africaine. Une thèse qui s’oppose frontalement à la vision senghorienne, résumée par la célèbre phrase : « L’émotion est nègre comme la raison est hellène. » Fatou Sow, sociologue ayant fréquenté l’université à la même époque, explique : « La question de l’Égypte, berceau de la civilisation africaine, divisait profondément. Senghor reconnaissait son intelligence, mais rejetait ses thèses. Leurs échanges, parfois vifs, ont rythmé la vie intellectuelle du campus. »
Une vision africaine enracinée dans les langues locales
Le clivage entre les deux hommes ne se limite pas à l’histoire. Cheikh Anta Diop milite aussi pour l’utilisation des langues africaines, tandis que Senghor défend le français comme langue officielle. Jusqu’en 1981, Diop est privé du droit d’enseigner l’histoire à l’université. Relégué à l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan), il y développe un laboratoire de datation au carbone 14, fusionnant physique nucléaire et recherche sur les origines africaines.
Sur le campus, ses prises de parole restent exceptionnelles. Fatou Sow raconte : « L’Association des historiens africains organisait une conférence sur l’Égypte antique, sans inviter Cheikh Anta Diop. Des étudiants ont insisté pour qu’il participe. Lorsqu’il s’est exprimé, la salle était silencieuse. Il a parlé seul, et ce moment a marqué l’histoire du campus. »
Cheikh Anta Diop s’éteint en 1986, à 62 ans. Un an plus tard, l’université porte enfin son nom, tout comme l’Ifan. Une reconnaissance posthume, que Fatou Sow juge insuffisante : « Aujourd’hui, le wolof, qu’il défendait comme langue d’enseignement, n’a toujours pas sa place dans l’institution qui porte son nom. »