Mali : tabaski à Bamako sous le joug du blocus djihadiste

Tabaski à Bamako : une fête en demi-teinte à cause du siège invisible

Pour les fidèles musulmans de Bamako, l’Aïd al-Adha, ou Tabaski, rime habituellement avec retrouvailles familiales et traditions ininterrompues depuis des décennies. Pourtant, en 2024, cette célébration sacrée se déroule sous le signe de l’absence et de l’incertitude. Les djihadistes ont instauré un blocus partiel autour de la capitale malienne, transformant ce qui devrait être un moment de joie en une épreuve logistique et émotionnelle pour des milliers de Maliens.

Alpha Amadou, originaire de Mopti, dans le centre du pays, incarne cette désillusion. À 40 ans, il avait toujours pris l’habitude de rentrer chez lui pour Tabaski, un voyage annuel qu’il n’a pas pu effectuer cette année. « Pour la première fois en trois décennies, je fête l’Aïd à Bamako. » Son témoignage résume l’ampleur du bouleversement vécu par les habitants de la ville.

Depuis fin avril, des groupes armés liés à Al-Qaïda ont érigé des barrages sur les axes routiers menant à Bamako. Les conséquences sont immédiates : des véhicules incendiés, des bus réduits en cendres et une peur généralisée. Les transporteurs, pris entre le marteau djihadiste et l’enclume économique, ont massivement cessé leurs activités. Les routes secondaires, souvent empruntées en temps normal, deviennent à leur tour des pièges potentiels.

Des transports paralysés, des familles en exil forcé

Les gares routières de Bamako, habituellement en effervescence avant les fêtes, offrent un spectacle désolant. L’ambiance festive a cédé la place à un silence lourd, entrecoupé de murmures inquiets. Les pénuries de carburant ont achevé d’étouffer un secteur déjà fragilisé par les violences. Un responsable d’une agence de voyage, sous couvert d’anonymat, confie : « Nous manquons cruellement de gazole, et plusieurs de nos bus ont été la cible d’attaques. »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 50 000 passagers étaient traditionnellement transportés chaque semaine vers leurs villages pour Tabaski. Cette année, les sociétés de transport ont annulé tous leurs trajets. Wara Bagayoko, dont la famille se rend habituellement à Ségou, n’a pas eu le choix : « La route est trop risquée. Même les voitures particulières sont visées. »

Oumar Diarra, lui, évoque des souvenirs d’enfance : « Nous étions une vingtaine à partir ensemble en moto vers Sikasso pour célébrer. Cette année, nous resterons tous à Bamako. » Seuls quelques minibus parviennent encore à franchir les barrages, escortés par l’armée, mais leur nombre reste dérisoire face à l’ampleur des besoins.

Moutons introuvables et prix exorbitants

Le blocus ne touche pas seulement les humains. Le commerce du bétail, pierre angulaire de la Tabaski, est lui aussi en crise. Les éleveurs peinent à acheminer leurs animaux vers Bamako, le principal marché du pays. Le coût du transport a explosé, passant de 2 500-2 750 francs CFA à 15 000-18 000 francs CFA par animal.

Hama Ba, un marchand de Bamako, décrit une situation catastrophique : « Des centaines de camions transportant des moutons ont été brûlés. Avant, j’avais plus de 1 000 animaux en stock. Aujourd’hui, il ne m’en reste aucun. »

Le prix des moutons a suivi la même courbe vertigineuse : de 75 000 francs CFA, ils se négocient désormais à 300 000 francs CFA. Pour un Malien dont le salaire minimum plafonne à 40 000 francs CFA, cette inflation est un luxe inaccessible. Iyi, à la recherche d’un mouton pour sa famille, résume le désarroi général : « Avant, on avait l’embarras du choix. Aujourd’hui, ils ont presque disparu. »

Électricité et eau : la crise s’invite dans les foyers

Le blocus djihadiste ne se contente pas de perturber les déplacements et le commerce. Il s’insinue dans le quotidien des Bamakois, aggravant des services publics déjà fragiles. La capitale malienne subit des coupures d’électricité prolongées et une pénurie d’eau potable, deux crises qui s’ajoutent à l’insécurité ambiante.

Les habitants, déjà accablés par les restrictions, doivent désormais composer avec des privations supplémentaires. Les générateurs, souvent coûteux, deviennent une nécessité pour les plus aisés, tandis que les autres s’enfoncent dans l’obscurité et la soif. Tabaski, fête de partage et de prospérité, se transforme en symbole de résilience.