Mauritanie : les défis de la politique économique face à la rente gazière
La controverse autour du prix des carburants a eu au moins un mérite : elle a sorti de l’ombre la politique économique mauritanienne. Elle a contraint les choix à s’exprimer, les chiffres à circuler et les positions à se confronter. Dans une première analyse, j’avais abordé ce dossier. Aujourd’hui, il s’agit de regarder plus loin : les fondamentaux de l’économie, les promesses du gaz, et un filet social dont les données récentes révèlent une ampleur inattendue.
Cohérence des politiques : une nuance sur l’ordre des décisions
La légitimité du choix d’ajuster les prix tout en accompagnant par des transferts ciblés a été reconnue, mais un point mérite approfondissement : l’excès de liquidités bancaires signalé par la Banque centrale comme source d’inflation. Face à un choc énergétique, la réponse cohérente associe politique monétaire agissant sur la demande et transfert ciblé protégeant le revenu réel. Le séquençage confirme cette logique : les décisions sociales du gouvernement datent du 31 mars 2026, tandis que le relèvement du taux directeur est intervenu le 18 mai 2026. La Banque centrale a donc agi après l’arbitrage gouvernemental, non avant. L’inflation mauritanienne n’est pas seulement importée ; elle est aussi alimentée par un excès de liquidités intérieur. C’est sur ce point que la critique retrouve sa pertinence.
Un socle macroéconomique solide malgré les tensions
Avant de conclure à une fragilité, quelques repères objectifs s’imposent. La dette publique tourne autour de 42 % du PIB, jugée soutenable. Les recettes publiques atteignent environ 22,5 % du PIB, en hausse grâce aux nouvelles mesures fiscales. Les réserves de change couvrent 6,4 mois d’importations, un niveau confortable. La croissance a atteint 4,0 % en 2025, avec un rebond attendu en 2026 porté par le démarrage de la production gazière. Ce tableau décrit une économie sous tension, mais pas en rupture.
Le gaz : une promesse à concrétiser
Fin 2024, le projet Greater Tortue Ahmeyim a livré son premier gaz. Les premières cargaisons de GNL ont suivi en 2025, et la production monte progressivement vers sa capacité nominale. La Mauritanie est désormais productrice de gaz. Mais la rente n’est pas une transformation. Elle peut en financer une, à condition que les institutions s’y emploient sérieusement. Un signal récent va dans ce sens : en mars 2026, la Banque centrale a annoncé un partenariat mobilisant environ 900 millions de dollars en financements islamiques pour les entreprises mauritaniennes. Le contenu local se construit par la formation et la sous-traitance encadrée.
La vraie souveraineté : stocks, règles, concurrence
La Mauritanie importe la quasi-totalité de ses carburants raffinés : environ 800 000 tonnes de gasoil et 125 000 tonnes d’essence par an. Ses capacités de stockage restent limitées, et sa logistique de distribution est concentrée. La souveraineté énergétique passe par des stocks suffisants, des règles de concurrence transparentes et une capacité à surveiller les marges. Le gaz réduira progressivement la facture énergétique pour l’électricité, mais l’effet sur les carburants de transport ne sera ni immédiat ni direct.
Le social : des chiffres qui changent la donne
Les informations les plus récentes obligent à réviser le cadrage initial. Le 11 juin 2026, le Président de la République a rendu publics les chiffres de l’effort social : sur le seul poste du soutien aux prix de l’énergie, l’État a déjà mobilisé l’équivalent de 4,06 milliards MRU, montant qui devrait atteindre 13 milliards MRU d’ici la fin de l’année. Parallèlement, des aides alimentaires sont versées à 155 000 familles supplémentaires, et des transferts monétaires touchent 352 000 ménages, soit près de trois fois plus que les 124 000 initialement annoncés. Plus de 42 500 fonctionnaires et 27 600 retraités bénéficient d’un soutien exceptionnel. L’enveloppe totale dépassera 14,8 milliards MRU.
Ces chiffres éclairent trois points. D’abord, la couverture réelle : 352 000 ménages, c’est un effort significatif, comparable au programme Tekavoul à pleine capacité. Ensuite, le coût : le soutien aux prix de l’énergie dépasse largement l’estimation initiale, mais le périmètre est plus large (incluant probablement l’électricité). Enfin, la nature de l’approche : une combinaison d’ajustement partiel, de soutien sectoriel et de transferts ciblés, dont le coût total est le prix d’un choix qui protège sans exposer brutalement les ménages. Les prestations via Tekavoul restent toutefois modestes ; le vrai chantier est de rendre ces transferts réguliers et de revaloriser leur montant.
Les chantiers à venir
Le socle macroéconomique est solide, la rente gazière est en marche, le filet social est plus large qu’attendu. Ce qui manque encore, c’est la transformation : construire une économie capable de créer de la valeur au-delà de la rente et de la dépense publique. Cela passe par l’investissement dans le capital humain, la correction des déséquilibres régionaux et des institutions qui fonctionnent avec constance.
La première mission d’une économie est de gérer ses équilibres. La seconde, plus difficile, est de rendre la prospérité durable et partagée. Ces deux missions ne s’opposent pas, mais elles n’avancent pas au même rythme. Le débat sur les carburants a rappelé que protéger les plus vulnérables et tenir les comptes publics ne sont pas contradictoires. Cela exige rigueur dans le ciblage, régularité dans le versement et transparence dans la dépense. Une économie qui sait compter doit aussi savoir construire, et savoir qui elle protège.