En Mauritanie, les rouages du pouvoir façonnent souvent le destin des fortunes. Cette réalité se vérifie avec Mohamed Ould Bouamatou, surnommé l’homme le plus riche du pays. Un fin observateur du secteur privé mauritanien résume cette dynamique par une phrase : « le pouvoir donne, mais il peut aussi reprendre. » Ce spécialiste, qui préfère rester anonyme, illustre son propos par le parcours de Bouamatou, cousin du président Mohamed Ould Abdelaziz.

L’ascension et le déclin d’une fortune mauritanienne

Après avoir activement soutenu le coup d’État d’août 2008 qui a renversé le premier président civil élu depuis près de trente ans, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, Bouamatou a cru à un retour d’ascenseur. En 2009, il a même apporté un soutien financier décisif à Ould Abdelaziz lors de la présidentielle. Pourtant, aucune faveur en retour n’est venue récompenser ses efforts.

En 2010, déçu par cette absence de reconnaissance, Bouamatou s’installe au Maroc et continue de diriger son groupe depuis là-bas. En 2012, la Direction générale des impôts de Mauritanie frappe trois de ses sociétés d’un redressement fiscal totalisant 4,3 milliards d’ouguiyas (10,3 millions d’euros). Le vice-président de Bouamatou Société Anonyme, Mohamed Ould Debagh, est incarcéré début 2013. Officiellement pour « faillite organisée » de Mauritania Airways, une compagnie où BSA détenait des parts. Il retrouvera sa liberté après trois mois. « La situation est en cours de normalisation, mais elle reste fragile, confie un proche du businessman. Personne chez BSA n’ose évoquer cette affaire. »

Des liens familiaux et claniques omniprésents

En Mauritanie, les alliances entre militaires, politiques et entrepreneurs reposent souvent sur des liens familiaux ou claniques.

D’autres noms reviennent fréquemment dans les discussions, comme celui de Feil Ould Lahah, autre cousin du président, dont le groupe couvre les secteurs clés de l’économie nationale. Ou encore Hamady Ould Bouchraya, dont le retour en Mauritanie après un long séjour en Guinée-Bissau est attribué à sa proximité avec le chef de l’État.

L’émergence d’une bourgeoisie d’affaires nationale

Cette imbrication entre pouvoir et business ne date pas d’hier. Dès 1978, après le coup d’État militaire, une nouvelle génération d’entrepreneurs liés à la junte émerge. Mais c’est à partir des années 1980 que les milieux économiques et politiques commencent à se rapprocher dangereusement. Maaouiya Ould Taya, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1984, privatise plusieurs secteurs stratégiques comme la banque et les assurances. Une aubaine pour de nombreux hommes d’affaires qui consolident alors leurs empires.

Des empires économiques nés de la privatisation

Parmi eux, Mohamed Abbas rachète la Banque mauritanienne pour le commerce international, qu’il transmet ensuite à son fils Moulay Ould Sidi Mohamed Abbas. Abdallahi Ould Noueigued, à la tête du groupe AON, obtient la Banque nationale de Mauritanie (BNM). Quant à Mohamed Abdallahi Ould Abdellahi, il prend le contrôle de la Banque mauritanienne islamique (Bamis). Tous trois entretiennent des relations étroites avec Ould Taya, dont la famille a également profité du régime.

Cette symbiose entre pouvoir et économie s’explique en partie par la structure même de la société maure. Historiquement, ces commerçants nomades, qui ont essaimé à travers l’Afrique sahélo-saharienne, ont toujours privilégié le négoce. Après l’indépendance en 1960, ils deviennent les principaux moteurs de l’économie mauritanienne.

Une bourgeoisie d’affaires encouragée par l’État

Contrairement à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, où les grands groupes économiques sont souvent détenus par des étrangers ou des Libanais, la Mauritanie a fait le choix dès les années 1970 de favoriser l’émergence d’une bourgeoisie nationale. « La sortie de la zone CFA avec la création de l’ouguiya en 1973 reflétait cette volonté de promouvoir un entrepreneuriat mauritanien, explique Mohamed Fall Ould Oumeir, directeur de publication du journal La Tribune. On a poussé les commerçants traditionnels à devenir de véritables entrepreneurs modernes, allant jusqu’à encourager certains cadres de l’administration à créer leur entreprise. »

Mohamed Ould Abdelaziz poursuit cette logique en renégociant les accords de pêche avec l’Union européenne. « Il existait une anarchie totale dans ce secteur, profitant surtout aux armateurs étrangers. La renégociation a permis un rééquilibrage au profit des entrepreneurs locaux », analyse Ahmed Ould Abderrahmane, jeune consignataire mauritanien et président de la fédération nationale de football.

Des secteurs d’investissement variés

Les grands groupes mauritaniens, initialement axés sur l’import-export et la pêche, ont progressivement diversifié leurs activités vers la banque, les assurances, le BTP, les transports et les services. « Le marché mauritanien est trop restreint pour développer une industrie lourde, explique le directeur général d’un de ces conglomérats. Aujourd’hui, les entrepreneurs se tournent vers les mines, un secteur d’avenir où ils recherchent des partenariats avec des investisseurs étrangers. » Un domaine où il est crucial de maintenir de bonnes relations avec le pouvoir, qui octroie les licences d’exploitation.

Une dépendance réciproque entre pouvoir et business

Mohamed Ould Abdelaziz, lui-même général, semble vouloir limiter l’influence de l’armée. « Il considère que ces fortunes sont vulnérables et n’hésite pas à les traiter avec mépris », commente un observateur. Pourtant, les militaires restent dépendants du soutien financier des grands patrons pour des opérations comme la traque des auteurs de l’attentat de juin 2005 contre une caserne mauritanienne, perpétré par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).

Si le régime actuel affiche sa volonté de moraliser le monde des affaires et de limiter l’influence des magnats, certains s’interrogent sur la faisabilité d’un tel projet. « Ces patrons sont extrêmement puissants, avec des réseaux internationaux et des moyens financiers colossaux, souligne un analyste. Rompre ce cordon ombilical ne sera pas une tâche aisée. »

Portraits des principaux acteurs économiques

Mohamed Ould Noueigued : l’héritier d’un empire

Mohamed Ould Noueigued Fils du richissime Abdallahi Ould Noueigued, dont les initiales AON ont donné son nom au groupe, il perpétue l’œuvre de son père décédé à 80 ans cette année. Bien que issu de la caste des tributaires, caste inférieure dans la société maure, ce patriarche avait bâti un empire couvrant import-export, pêche, banque et assurances. Aujourd’hui, le groupe AON, dirigé par Mohamed, reste un pilier de l’économie mauritanienne avec notamment la Banque nationale de Mauritanie.

Mohamed Ould Bouamatou : le proscrit

Mohamed Ould Bouamatou Après des études à l’école normale d’instituteurs, il abandonne l’enseignement pour se lancer dans les affaires. Spécialisé dans l’import-export, il diversifie ses activités en créant la Générale de banques de Mauritanie et les Assurances générales de Mauritanie. Cousin et proche du président Ould Abdelaziz, il a su s’adapter à tous les régimes avant de tomber en disgrâce. À 60 ans, il est aujourd’hui dans le collimateur du pouvoir.

Moulay Ould Sidi Mohamed Abbas : l’alpiniste financier

Moulay Ould Sidi Mohamed Abbas Diplômé en France et aux États-Unis, ce trentenaire a repris la Banque mauritanienne pour le commerce international (BMCI), fondée par son père. Il est également le fondateur de la fondation Mohamed Abbas, qui soutient les jeunes entrepreneurs. Alpiniste chevronné, il a hissé le drapeau mauritanien sur les sommets du Kilimandjaro, du mont Blanc et de l’Everest.