Moussa Balla Fofana relance le débat sur les talibés à Diourbel

Lors d’une visite officielle à Diourbel, en plein cœur du Sénégal, le ministre Moussa Balla Fofana a réactivé un dossier épineux qui empoisonne les politiques publiques depuis des générations : la mendicité des enfants talibés. Ce phénomène, que le membre du gouvernement qualifie de défis humanitaire et social, s’impose désormais comme une priorité pour l’exécutif. Entre enjeux religieux, obligations étatiques et urgences de protection de l’enfance, le sujet cristallise les tensions d’une société sénégalaise en quête d’équilibre.

Diourbel, un terrain symbolique pour un problème endémique

Le choix de Diourbel n’est pas fortuit. Cette région, située à proximité de Touba et cœur historique de la confrérie mouride, abrite un réseau dense de daaras, ces écoles coraniques traditionnelles accueillant des milliers d’enfants, parfois venus des confins du pays ou de la sous-région. C’est dans ce contexte religieux et éducatif que se perpétue une pratique controversée : l’envoi des jeunes élèves mendier quotidiennement dans les rues, sous prétexte d’apprentissage spirituel.

En abordant publiquement ce sujet, Moussa Balla Fofana sait qu’il touche à un équilibre fragile. Entre le respect des traditions confréries, le rôle des maîtres coraniques et l’impératif de protection des mineurs, les autorités sénégalaises peinent depuis des années à trouver une solution durable. Malgré les annonces répétées de retrait des enfants de la voie publique, la pratique persiste, révélant les limites des politiques publiques dans ce domaine.

Un problème aux racines multiples

Le ministre a souligné le caractère structurel de ce fléau. Derrière la mendicité des talibés se cachent des réalités complexes : précarité des zones rurales, migrations internes, gestion défaillante des établissements coraniques et défaillances dans la protection de l’enfance. Depuis les années 2000, les gouvernements successifs promettent la modernisation des daaras, mais les avancées restent limitées. Les textes légaux existent – comme le code de l’enfance ou les dispositions pénales contre l’exploitation des mineurs –, mais leur application se heurte souvent aux dynamiques locales et aux rapports de force.

Pour le nouveau pouvoir issu de l’alternance de 2024, ce dossier représente un test politique. Le président Bassirou Diomaye Faye a fait de la jeunesse et de la dignité sociale une pierre angulaire de son action. Aborder frontalement la mendicité des talibés revient à bousculer un statu quo que peu d’exécutifs ont osé défier. Les associations de défense des droits de l’enfant alertent régulièrement sur les conditions de vie dans certains daaras urbains : promiscuité, violences et absence de soins sanitaires y sont documentés par de nombreux rapports d’ONG ces dernières années.

Quelles solutions concrètes pour demain ?

Le discours du ministre, prononcé devant les acteurs locaux, laisse entrevoir des pistes d’action. Trois axes reviennent systématiquement dans les projets gouvernementaux : la modernisation et la régulation des daaras, le renforcement du contrôle des flux d’enfants éloignés de leurs familles, et l’accompagnement socio-économique des familles les plus vulnérables, principales pourvoyeuses de talibés. L’efficacité de toute mesure dépendra de la capacité du gouvernement à dialoguer avec les autorités religieuses, notamment les foyers spirituels de Touba, Tivaouane et Médina Baye, sans rompre le dialogue.

La question des moyens reste cruciale. La prise en charge des enfants de la rue, leur scolarisation et leur éventuelle intégration dans des daaras réformés nécessitent un budget stable et une coordination interministérielle solide, associant les ministères de l’Éducation, des Affaires sociales, de l’Intérieur et de la Justice. Sans une gouvernance centralisée, les opérations ponctuelles de retrait des enfants des rues, déjà expérimentées à Dakar, n’ont abouti qu’à des rechutes en quelques semaines.

Cette visite de Moussa Balla Fofana à Diourbel marque une volonté de ancrer le débat dans les territoires les plus touchés, loin des seuls cercles décisionnels de la capitale. L’enjeu désormais ? Transformer ces déclarations en une feuille de route concrète, attendue tant par les défenseurs des droits de l’enfant que par les familles concernées. Le ministre a d’ailleurs confirmé la poursuite des consultations avec les acteurs locaux pour concrétiser cette ambition.