Parlement de l’AES : une institution en quête de légitimité démocratique au Sahel

À Niamey, l’Alliance des États du Sahel (AES) franchit aujourd’hui une étape symbolique avec l’installation de son Parlement confédéral. Cette nouvelle institution, composée de quarante-cinq députés répartis à parts égales entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, incarne une volonté affichée de renforcer l’intégration régionale. Pourtant, derrière les discours officiels et les cérémonies protocolaires se cache une question cruciale : comment construire une légitimité politique lorsque les fondements démocratiques font défaut ?
Une architecture institutionnelle inspirée des modèles régionaux
Le Parlement de l’AES reprend en partie les structures de la CEDEAO, organisation qu’il a pourtant dénoncée pour son manque de souveraineté et son éloignement des réalités sahéliennes. Avec ses trois commissions thématiques – défense, diplomatie et développement – et ses quarante-cinq sièges répartis entre les trois États membres, cette nouvelle institution se veut le symbole d’une intégration autonome. Mais cette imitation institutionnelle soulève une interrogation majeure : peut-on bâtir une légitimité régionale sur des bases aussi fragiles que celles des régimes actuels ?
Des similitudes troublantes avec les institutions critiquées
La comparaison entre le Parlement de l’AES et celui de la CEDEAO est inévitable. Là où l’organisation ouest-africaine compte 115 sièges, l’AES en compte 45. Là où la CEDEAO ambitionne d’élire ses représentants au suffrage universel, l’AES désigne les siens sans passer par les urnes. Cette différence de taille ne masque pas l’essentiel : les deux modèles reposent sur des assemblées régionales, mais seul le premier prétend incarner la volonté populaire. Or, dans les trois capitales de l’AES – Bamako, Ouagadougou et Niamey – les transitions militaires se prolongent, les élections sont reportées sine die et les espaces politiques se réduisent.
Des régimes en quête de légitimité, mais sans électeurs
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger partagent aujourd’hui une même caractéristique : leurs dirigeants actuels sont arrivés au pouvoir par des coups d’État. Depuis 2020 au Mali, 2022 au Burkina Faso et 2023 au Niger, les juntes militaires ont justifié leur maintien par la promesse d’un retour à l’ordre constitutionnel. Pourtant, les échéances électorales sont sans cesse repoussées, et les déclarations officielles laissent peu de place à l’ambiguïté. En avril 2026, Ibrahim Traoré, chef de la transition burkinabè, a même affirmé que la démocratie n’était pas adaptée au contexte local, invitant la population à « oublier » ce concept. Cette rhétorique, couplée à la dissolution des partis politiques et à la restriction des libertés, pose un défi de taille à la crédibilité de l’AES.
Une souveraineté sans participation citoyenne
L’AES martèle son attachement à la souveraineté, qu’elle soit politique, économique ou militaire. Mais cette souveraineté reste avant tout une affaire d’État, et non de citoyens. Comment parler de représentation populaire lorsque les partis d’opposition sont interdits, que la presse est muselée et que la société civile est sous surveillance ? La souveraineté ne peut se réduire à une indépendance vis-à-vis de l’extérieur si elle ne s’accompagne pas d’une véritable autonomie des populations face à leurs propres dirigeants.
Les défis concrets des Saheliens – insécurité, pauvreté, exode rural, pénuries – ne trouveront pas de solutions dans des institutions vides de sens. Un Parlement, aussi sophistiqué soit-il, ne remplacera jamais une école ou un hôpital. Une commission confédérale, aussi active soit-elle, ne mettra pas fin aux violences armées. La priorité devrait être de placer les besoins des citoyens au cœur des priorités, et non l’inverse.
Un paradoxe institutionnel qui interroge
L’AES s’est construite en opposition à la CEDEAO, accusée de défendre des intérêts étrangers et de mépriser les réalités locales. Pourtant, en reproduisant partiellement ses structures sans en adopter les garde-fous démocratiques, elle risque de reproduire les mêmes erreurs. Pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas instaurer un Parlement élu directement par les citoyens ? Pourquoi ne pas garantir constitutionnellement le multipartisme, la liberté de la presse et l’indépendance de la justice ?
Ces questions ne sont pas anodines. Elles déterminent la nature même de l’AES : une alliance de transition vers la démocratie, ou une confédération destinée à perpétuer des pouvoirs militaires sous couvert de souveraineté ? Le choix est encore possible, mais le temps presse.
Le Togo, un acteur silencieux aux ambitions ambiguës
Bien que le Togo ne fasse pas partie de l’AES, son évolution politique récente mérite une attention particulière. Depuis 2024, le pays a opéré un virage institutionnel en adoptant un régime parlementaire, confiant l’essentiel du pouvoir exécutif à un président du Conseil des ministres. Cette réforme, présentée comme une modernisation, a été dénoncée par l’opposition comme une manœuvre pour contourner les limites du mandat présidentiel. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, incarne désormais ce nouveau rôle, renforçant ainsi son emprise sur le pouvoir.
Les tensions sociales n’ont pas tardé à éclater. En juin 2025, des manifestations contre la réforme constitutionnelle ont fait plusieurs victimes, tandis que les restrictions sur les réseaux sociaux et les arrestations se sont multipliées. En juillet 2026, de nouvelles mobilisations ont réclamé le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant une concentration excessive du pouvoir. Parallèlement, l’arrestation de journalistes étrangers a ravivé les craintes concernant la liberté de la presse, dans un contexte où RFI et France 24 sont toujours interdites d’antenne.
Le Togo n’est donc pas un simple spectateur dans la recomposition politique du Sahel. Son modèle, marqué par une démocratie en trompe-l’œil et une répression croissante, interroge sur les véritables ambitions de ses dirigeants et sur leur compatibilité avec les valeurs d’ouverture et de participation citoyenne.
L’AES face à son plus grand défi : la démocratie
Le Parlement de l’AES est désormais une réalité. Ses premières réunions, ses commissions et ses règlements intérieurs en font une institution tangible. Mais une institution, aussi bien conçue soit-elle, n’a de valeur que si elle sert ceux qu’elle prétend représenter. Or, dans les trois pays membres, les populations peinent à faire entendre leur voix. Les élections sont reportées, les partis sont dissous, et les libertés fondamentales sont restreintes.
L’AES a le choix : elle peut devenir la vitrine d’une intégration régionale sous contrôle militaire, où la souveraineté se mesure à l’aune de l’autonomie vis-à-vis des puissances étrangères, mais où les citoyens restent des spectateurs. Ou bien, elle peut incarner une véritable révolution politique, où la souveraineté signifie avant tout le pouvoir du peuple sur ses dirigeants.
Le test ultime ne sera pas celui des discours ou des cérémonies, mais celui du quotidien des Saheliens. Une Confédération peut-elle réussir si elle ignore ceux pour qui elle prétend œuvrer ? La réponse déterminera l’avenir de l’AES – et, au-delà, celui de toute la région.