Au Tchad, l’espace numérique est devenu un terrain d’hostilité pour de nombreuses citoyennes. Dix ans après le choc provoqué par l’affaire Zouhoura — cette jeune lycéenne victime d’un viol collectif dont les images avaient été lâchement diffusées sur le web par ses bourreaux — le climat reste délétère. Le cyberharcèlement s’est durablement enraciné, transformant les réseaux sociaux en véritables outils d’oppression contre les femmes.

Les militantes engagées pour les droits humains se retrouvent souvent en première ligne de ces attaques virtuelles. Epiphanie Dionrang, qui dirige la Ligue tchadienne des droits des femmes, témoigne d’un quotidien marqué par une violence invisible mais dévastatrice. Pour elle, cet acharnement numérique est une extension directe des violences systémiques subies par les femmes dans la société tchadienne.

La présidente de la Ligue tchadienne des droits des femmes, Epiphanie Dionrang, victime du cyberharcèlement en raison de ses prises de position.

Un fléau aux multiples visages

Le harcèlement en ligne ne se limite pas à de simples critiques. Il se manifeste par des intimidations constantes, des commentaires sexistes dégradants et des messages de haine virulents. Ces agressions peuvent émaner de profils anonymes, d’opposants idéologiques ou même d’anciennes connaissances utilisant des informations privées pour humilier publiquement leurs cibles.

Les conséquences sur la santé mentale sont profondes. Les victimes font face à un stress chronique, de l’anxiété et parfois des épisodes dépressifs sévères. Le sentiment d’humiliation pousse souvent à l’isolement social et à l’auto-censure sur les plateformes numériques. Dans les cas les plus graves, cette détresse psychologique peut mener à des pensées suicidaires, illustrant la dangerosité réelle de ces attaques.

Tchad, N'Djamena | Des femmes participent à une manifestation contre les violences faites aux femmes à N'Djamena. (Photo d'archives)

L’absence de cadre protecteur efficace

Malgré l’existence d’une agence nationale de sécurité informatique et d’une cellule dédiée à la cybercriminalité au Tchad, la réponse institutionnelle demeure largement insuffisante. L’absence d’un code numérique clair et d’une volonté judiciaire ferme laisse les victimes dans une impasse. Porter plainte s’apparente souvent à un parcours du combattant où l’identification des coupables reste un défi technique majeur.

Le manque de protection dissuade de nombreuses femmes de dénoncer leurs agresseurs. Sans mesures répressives concrètes, l’impunité encourage les harceleurs et réduit au silence celles qui osent s’exprimer publiquement pour défendre leurs droits.

Tchad, N'Djamena | Des femmes participent à une manifestation contre les violences faites aux femmes à N'Djamena. (Archives)

Libérer la parole pour briser les tabous

Face à ce constat, des initiatives culturelles tentent de faire bouger les lignes. Le documentaire « Harcèlement 2.0, La résilience des Africaines connectées », réalisé par la cinéaste tchadienne Aché Ahmat Moustapha, joue un rôle crucial dans ce combat. En mettant en lumière des témoignages poignants, ce film vise à créer des espaces sécurisés où les femmes peuvent enfin être entendues sans être jugées.

L’objectif est clair : sortir de l’ombre et refuser le silence imposé par la peur. Que ce soit au Tchad ou ailleurs, la lutte contre le cyberharcèlement nécessite une solidarité renforcée et une exigence de protection juridique réelle pour garantir la sécurité de toutes dans l’espace numérique.