Bénin : analyse d’une tentative de putsch avortée sous haute tension

Le dimanche 7 décembre, le président du Bénin, Patrice Talon, a échappé à une tentative de renversement orchestrée par un groupe de militaires rebelles. Il a immédiatement loué le « sens du devoir » des forces armées loyalistes qui ont fait échouer cette manœuvre.

Cependant, cette victoire proclamée n’a pas dissipé les nombreuses interrogations sur les potentielles vulnérabilités qui auraient pu motiver les putschistes.

Le chef de l’État a qualifié les justifications des soldats dissidents de « fallacieuses », soulignant que leur action aurait pu entraîner cette nation d’Afrique de l’Ouest dans une situation chaotique.

De leur côté, les militaires impliqués ont mis en avant ce qu’ils décrivent comme une mauvaise gestion de la sécurité par le président Talon dans le nord du pays, une région en proie aux actions déstabilisatrices du JNIM, un groupe affilié à Al-Qaïda.

Les incursions djihadistes, cherchant à s’étendre au-delà de la zone du Sahel, se sont multipliées au Bénin ces dernières années, jetant le doute sur l’efficacité de l’armée à contrer cette menace grandissante.

Huit soldats armés en tenue militaire apparaissent derrière le bureau du présentateur du journal télévisé de la chaîne publique béninoise.
Un homme vêtu d'un imprimé traditionnel ouest-africain bleu et orange tient un journal dont la une montre une photo de Patrice Talon, le président béninois.

La menace djihadiste comme prétexte

L’une des attaques les plus meurtrières attribuées au JNIM s’est produite en avril 2025. Le groupe avait alors revendiqué la mort de près de 70 soldats béninois lors de deux assauts coordonnés contre des positions militaires dans la province de Kandi, au nord-est. Ce bilan représente probablement le plus lourd jamais revendiqué par les insurgés sur le sol béninois.

Selon les observateurs, depuis la première attaque djihadiste enregistrée dans le pays en 2019, les assauts islamistes se sont intensifiés, et ce, malgré le soutien de partenaires internationaux et les efforts du gouvernement pour sécuriser ses frontières nordiques avec les pays instables du Sahel.

Pour la seule année 2023, les groupes extrémistes auraient perpétré 171 attaques dans ce pays côtier, un chiffre en forte hausse par rapport aux 71 enregistrées l’année précédente.

Les soldats mutins ont également évoqué d’autres problématiques nationales qui, selon eux, démontrent les faiblesses de gouvernance du président de 67 ans.

Carte du Mali, du Burkina Faso, du Togo et du Bénin

Un climat politique intérieur tendu

Le Dr Jude Mutah, spécialiste en démocratie et gouvernance, suggère que le contexte pré-électoral de l’année prochaine a pu jouer un rôle dans cette tentative de putsch.

« Bien que Talon ait annoncé son intention de se retirer, certains acteurs politiques pourraient s’inquiéter de la nature de la transition : qui sortira vainqueur, qui sera mis à l’écart et qui détiendra le contrôle de l’appareil sécuritaire », analyse-t-il, laissant entendre que les putschistes auraient cherché à exploiter l’incertitude de cette période.

« Dans de nombreux coups d’État, le moment choisi est moins lié à l’idéologie qu’à l’exploitation d’une brève perception de faiblesse », a-t-il précisé.

Le président sortant a déjà adoubé son ministre des Finances, Romuald Wadagni, comme son successeur et candidat du parti au pouvoir pour le scrutin d’avril. Néanmoins, cette annonce n’a pas réussi à apaiser les craintes de ses opposants quant à son départ définitif.

Certains l’accusent de vouloir conserver une influence indirecte sur le pouvoir après son mandat.

Un homme vêtu d'une chemise grise tient devant son visage un masque à l'effigie du ministre des Finances du Bénin.

De manière surprenante, le Parlement a validé en novembre une révision constitutionnelle prolongeant la durée des mandats présidentiel et électif de cinq à sept ans. La création d’un Sénat, principalement composé d’anciens chefs d’État, a également été approuvée, alimentant les soupçons des détracteurs sur les intentions de Talon de rejoindre cette nouvelle institution.

« Ces décisions ont renforcé le sentiment que l’espace politique se réduit, avec des règles du jeu modifiées à l’approche des élections », ajoute le Dr Mutah. Parmi les personnalités politiques écartées par des démêlés judiciaires, on retrouve l’homme d’affaires et ancien protégé du président, Olivier Boko, ainsi que l’ex-ministre des Sports, Oswald Homeky. Tous deux ont été condamnés à vingt ans de prison pour « complot contre l’État » et corruption.

L’ambition présidentielle de M. Boko, soutenue par M. Homeky, était connue de tous, mais a abouti à son accusation de complot contre celui qui le considérait comme ses « yeux » et ses « oreilles ».

Le Dr Mutah estime qu’une telle restriction de l’espace politique peut être un catalyseur pour un coup d’État. « Lorsque la politique devient un cercle fermé, certains, notamment au sein d’une armée sous pression, peuvent être tentés de justifier des ‘raccourcis’ anticonstitutionnels. »

À l’inverse, Mucahid Durmaz, analyste pour Verisk Maplecroft, pense que ce putsch manqué pourrait en réalité servir les intérêts du président. Il avance que cela est « susceptible d’encourager le président Talon à consolider davantage l’emprise de son parti sur les institutions, afin de garantir la victoire de son successeur désigné ».

Un automobiliste sur une moto bleue et noire, vêtu d'une chemise à carreaux, passe devant une grande statue d'Amazone en arrière-plan.

Le Bénin, un îlot de stabilité menacé ?

Le Bénin a longtemps été perçu comme un modèle de stabilité démocratique dans une région ouest-africaine marquée par l’instabilité géopolitique, les coups d’État et le recul démocratique.

Plusieurs de ses voisins, comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso, ont connu des prises de pouvoir militaires. L’actualité de cette Alliance des États du Sahel (AES) fait craindre un effet de contagion qui pourrait menacer la stabilité de toute la région.

Face à ce risque, la CEDEAO a annoncé le déploiement d’une force d’intervention au Bénin pour aider à préserver l’ordre constitutionnel. Le jour même de la tentative, des avions de chasse nigérians ont effectué des frappes à Cotonou pour neutraliser les rebelles, le Nigeria partageant une frontière directe avec le Bénin.

« La réponse rapide et ferme du Nigeria et de la CEDEAO contraste fortement avec l’incapacité ou le refus du bloc à inverser d’autres coups d’État ces cinq dernières années », note M. Durmaz, en référence à l’approche différente adoptée face à la situation politique au Sahel.

Alors que le Bénin s’appuie sur ses partenaires régionaux pour garantir sa stabilité, son avenir demeure incertain. Le futur vainqueur des élections d’avril 2026 héritera de la double mission de prémunir le pays contre de nouvelles tentatives de putsch et de sécuriser ses frontières face à la menace terroriste.