Burkina Faso : le contrôle territorial revendiqué par Ouagadougou face à la réalité des populations

Un chiffre officiel de 75 % de territoire contrôlé : une victoire plus politique que militaire

Le gouvernement de transition du Burkina Faso affiche fièrement le contrôle de 74,53 % du territoire national, un bilan présenté comme une preuve tangible de la reconquête progressive du pays. Pourtant, derrière ce chiffre se cache une réalité bien différente, voire contradictoire avec les observations des acteurs locaux et internationaux. En effet, cette prétendue maîtrise territoriale repose sur une définition sui generis du terme « contrôle », où la présence éphémère de militaires ou de milices suffit à justifier l’appellation. Une approche qui interroge sur la sincérité des annonces officielles.

Quand le « contrôle » se résume à une présence militaire ponctuelle

Pour atteindre ce pourcentage impressionnant, les autorités burkinabè semblent avoir élargi la notion de contrôle territorial à son paroxysme. Une zone est considérée comme « sous contrôle » dès qu’un détachement armé y stationne, qu’un convoi y transite sous bonne escorte ou qu’une patrouille mobile (comme les VDP) y effectue une incursion. Pourtant, dans les faits, cette présence ne garantit ni la sécurité permanente des civils, ni la libre circulation, ni l’exercice des fonctions administratives. Les groupes armés, notamment le JNIM, maintiennent une pression constante, rendant ces territoires de plus en plus instables dès que les forces régulières se retirent.

Les axes routiers stratégiques restent des zones de non-droit, où les embuscades se multiplient, et plusieurs localités continuent d’être soumises à des sièges imposés par les groupes terroristes. Une situation qui illustre l’écart abyssal entre les chiffres avancés et la réalité vécue par les populations.

Un verrouillage de l’information qui empêche toute vérification indépendante

Ce décalage entre le discours officiel et le terrain s’explique en grande partie par un verrouillage strict de l’information. Les observateurs locaux, les ONG et les médias indépendants se heurtent à des restrictions croissantes lorsqu’ils tentent de publier des bilans sécuritaires divergents. Accusés de « démoraliser les troupes » ou de nuire à l’effort de guerre, ces acteurs sont souvent muselés, voire interdits de diffusion. Résultat : aucune évaluation contradictoire ne peut être menée pour valider la cartographie présentée par le ministère de la Défense.

Les organismes spécialisés, comme ACLED, continuent pour leur part de recenser un nombre élevé d’incidents violents sur une grande partie du territoire, confirmant que la situation sécuritaire reste précaire. Sans accès à des données fiables et vérifiables, il est impossible d’accorder un crédit total aux chiffres avancés par l’État.

Des indicateurs socio-économiques qui trahissent le récit officiel

Si le Burkina Faso était effectivement en passe de contrôler 75 % de son territoire, on assisterait à une baisse significative des indicateurs de crise. Or, les données socio-économiques et humanitaires dessinent un tableau bien moins optimiste :

  • Une crise des déplacés internes sans précédent : Les retours vers les villages d’origine restent exceptionnels et risqués. Le nombre de personnes dépendant de l’aide humanitaire d’urgence reste alarmant, signe que la sécurité n’est toujours pas rétablie.
  • Des services publics à l’arrêt dans les zones « contrôlées » : Des milliers d’écoles restent fermées, les agents de santé refusent de revenir sans garanties de sécurité, et l’administration civile peine à s’implanter hors des grandes villes protégées. Comment parler de « contrôle » quand l’État n’est pas en mesure d’assurer ses missions régaliennes ?

Ces éléments montrent que la rhétorique triomphaliste du gouvernement répond avant tout à des enjeux politiques internes.

Un narratif destiné à légitimer la transition et masquer les revers tactiques

Afficher une telle maîtrise territoriale permet au pouvoir en place de justifier la prolongation de la transition et de légitimer les sacrifices imposés à la population (mobilisations, taxes exceptionnelles). Mais ce discours a aussi pour but de cacher les revers militaires subis par les détachements isolés et les milices locales (VDP) dans le Nord, l’Est et la Boucle du Mouhoun. Les attaques récurrentes contre ces forces rappellent que la menace terroriste reste omniprésente, et que la « reconquête » est loin d’être une réalité.

En définitive, le chiffre de 75 % de territoire contrôlé par Ouagadougou relève davantage d’une stratégie de communication que d’une avancée concrète sur le terrain. Pour les Burkinabè, la question n’est pas de savoir si l’État contrôle 75 % ou 25 % du pays, mais quand la sécurité et la paix reviendront durablement dans chaque village, chaque ville et chaque région.