Crise au Mali : offensive rebelle et scénarios pour l’avenir
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Afrique subsaharienne
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Crise au Mali : offensive rebelle et scénarios pour l’avenir

Offensive rebelle au Mali : vers une négociation politique globale ?
Jonathan Guiffard
Expert associé
Jonathan Guiffard
Défense et relations internationales en Afrique

Le Mali traverse une crise majeure depuis l’offensive lancée le 25 avril 2026 par les groupes jihadistes du JNIM et les indépendantistes du FLA. Ces attaques, ciblant cinq villes stratégiques, ont ébranlé la junte militaire d’Assimi Goïta et relancé le spectre d’une partition du pays, comme en 2012. Quelles sont les conséquences de cette offensive et quels scénarios se dessinent pour l’avenir du Mali ?

Le 25 avril 2026, une offensive d’une ampleur inédite a été lancée au Mali par le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et le FLA, coalition indépendantiste de l’Azawad. Cette attaque simultanée sur Bamako, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti marque un tournant dans le conflit malien. Elle rappelle la prise du Nord en 2012, mais s’inscrit dans un contexte géopolitique radicalement différent.

Quels enseignements tirer de cette offensive et quelles perspectives se dégagent pour les prochains mois ?

Un assaut sans précédent dans l’histoire récente du Mali

Le 25 avril 2026 restera comme la date d’une offensive sans équivalent dans les dernières années. Cinq villes majeures ont été ciblées : Bamako, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti. Pour la première fois depuis 2012, le JNIM et le FLA ont coordonné leurs actions de manière concrète, abandonnant les simples opérations ponctuelles menées depuis 2024. Les combats ont visé les positions des Forces Armées Maliennes (FAMa) et des mercenaires russes de l’Afrika Korps, avec des impacts symboliques à Bamako, notamment autour du quartier général de Kati et de l’aéroport international.

Voici les premiers constats, bien que la situation reste volatile :

  • Le Nord tombe progressivement sous le contrôle des rebelles. Kidal, Tessalit, Anéfis, Ber, Bourem, Gourma-Rharous, Léré, Intahaka et Tessit sont désormais aux mains des groupes armés. Tombouctou et Gao sont encerclées, tandis que certaines bases militaire malo-russes résistent encore, comme à Aguelhok.
  • La junte malienne est directement affaiblie. Le général Sadio Camara, ministre de la Défense, a été tué lors des combats. Le général Modibo Koné, chef de l’Agence nationale de Sécurité d’État, a été blessé. Le président Assimi Goïta aurait été évacué vers l’ambassade de Turquie avant de réapparaître publiquement le 28 avril aux côtés de responsables russes. Des rumeurs de coup d’État interne évoquant le général Malick Diaw ont circulé, mais n’ont pas été confirmées.
  • Les responsables militaires sont sous le choc. Cette attaque a révélé les profondes failles de la junte et fragilisé sa crédibilité.

Plusieurs éléments distinguent cette offensive de celle de 2012 :

  • Une coordination inédite entre le JNIM et le FLA. Contrairement aux années précédentes, le JNIM a laissé les dirigeants du FLA s’exprimer publiquement. Seuls quelques cadres du JNIM, comme Sidan Ag Hitta, ont été aperçus sur le terrain.
  • Une stratégie axée sur la négociation plutôt que sur la violence. Plutôt que de capturer et d’exécuter les militaires maliens, les groupes privilégient le désarmement et la négociation, incitant les soldats à déposer les armes. Leur discours se veut protecteur envers les populations et les militaires.
  • Des négociations avec les mercenaires russes. Les groupes armés ont facilité le départ des forces russes de plusieurs bases, notamment à Kidal, en échange d’un retrait sans combat. L’Algérie aurait joué un rôle clé dans ces discussions, en coordination avec le FLA.
  • Une fixation des FAMa au centre et à Bamako. La stratégie des rebelles vise à immobiliser les troupes gouvernementales dans la capitale, tandis que le Nord est progressivement conquis.

Les mercenaires russes ont été contraints de quitter plusieurs bases du Nord sans opposition, illustrant une stratégie de retrait méthodique.

Cette offensive révèle une évolution majeure des stratégies des groupes armés. Le JNIM et le FLA ont adapté leurs méthodes après des années d’essais et d’erreurs, privilégiant une approche plus subtile que celle de 2012. Plutôt que de chercher à contrôler directement les villes, ils optent pour une stratégie d’étranglement, comme le Vietminh au Vietnam ou les Talibans en Afghanistan. Dès le 28 avril, le JNIM a imposé un blocus total à Bamako, brûlant des camions pour montrer sa détermination, tandis que la junte organise des convois pour ravitailler la capitale.

Contrairement à 2012-2013, la junte et ses alliés russes n’ont pas été totalement submergés. Ils tentent de reprendre l’initiative en multipliant les opérations de ratissage. La situation reste critique, mais pas désespérée. Face à cette crise, des voix de la société civile malienne appellent à nouveau à des négociations avec les groupes armés, critiquant l’approche purement militaire de la junte. Parmi elles figurent l’homme politique Oumar Mariko, l’ancien ministre Mamadou Ismaïla Konaté, l’imam Mahmoud Dicko ou encore l’Alliance des Démocrates du Sahel, basée à Bruxelles.

Pendant ce temps, l’État Islamique Wilaya Sahel (EIWS) a tenté une attaque sur Ménaka, mais a été repoussé par les forces russo-maliennes. Bien que n’ayant pas participé à l’offensive JNIM/FLA, l’EIWS reste une menace persistante dans le Nord-Est du pays.

Une situation prévue et anticipée depuis des années

Dès 2022, des analyses prospectives avaient mis en garde contre les risques liés au partenariat militaro-sécuritaire entre Bamako et Moscou. La présence des mercenaires russes, loin d’apporter une solution, s’est révélée contre-productive, aliénant les populations civiles et échouant à contenir l’expansion du JNIM.

  • En janvier 2023, un exercice de prospective avait prédit : « L’augmentation des tensions entre la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) et les FAMa/Wagner conduira à une reprise des affrontements armés au Nord, avec une alliance objective entre la CMA et le JNIM pour reprendre le contrôle total de la boucle du Niger. »*
  • En 2023, il était anticipé que « la fragmentation du centre du pays entraînera des combats réguliers entre la katibat Macina et les milices d’autodéfense communautaires, sans qu’aucune des parties ne parvienne à s’imposer. »*
  • En 2024, la chute de Kidal aux mains de la junte avait été qualifiée de « mirage stratégique », la CMA ayant choisi de se replier pour préparer une contre-offensive future.

Ces éléments confirment que la situation actuelle, bien que dramatique, n’est pas une surprise. Elle s’inscrit dans une dynamique de long terme, avec des scénarios aujourd’hui en train de se concrétiser. Quelles sont les évolutions probables dans les semaines et mois à venir ?

Les scénarios à court terme : partition ou négociation ?

Sur le plan militaire, le JNIM et le FLA pourraient négocier le départ des Russes du Nord avant de conquérir Gao et Tombouctou, instaurant une partition *de facto* du Mali, similaire à celle de 2012. La désertion massive des soldats maliens, déjà observée, risque de s’accélérer en raison de la rupture de la chaîne de commandement et de l’instabilité politique à Bamako. Si les Russes quittent Gao et Tombouctou, la conquête de la boucle du Niger deviendra inévitable.

Le seul frein potentiel à cette avancée réside dans la menace des drones TB2 maliens et burkinabés. Bien que vulnérables aux attaques du JNIM et du FLA, ces drones pourraient ralentir la progression des groupes armés. À moyen terme, le Nord du Mali tombera probablement sous le contrôle total du FLA et du JNIM, mais avec des dynamiques différentes de 2012. Le FLA cherche une autonomie *de facto* sans revendiquer une indépendance totale, tandis que le JNIM semble privilégier une application modérée de la charia, évitant les excès de violence observés en 2012-2013.

Cette nouvelle donne réduira les risques d’un scénario similaire à celui de 2012, où les jihadistes avaient tenté d’imposer un contrôle total des villes. Le contrôle de Kidal, Gao et Tombouctou pourrait cependant permettre au JNIM de renforcer ses effectifs, notamment en recrutant dans les communautés du Centre, comme cela s’était produit entre 2012 et 2013.

Le Centre et le Sud du Mali restent difficiles à évaluer. Le JNIM contrôle déjà la plupart des zones rurales et négocie régulièrement des accords locaux avec les communautés. Cependant, le groupe ne dispose pas encore des effectifs nécessaires pour une occupation territoriale massive. La stratégie actuelle, inspirée des méthodes du Vietminh et des Talibans, repose sur une gouvernance progressive et l’application d’une loi islamique modérée.

Le contrôle du Nord imposera deux fronts supplémentaires aux groupes armés : d’une part, la lutte contre l’État Islamique dans la région de Ménaka, et d’autre part, la gestion des incursions aériennes des FAMa et des forces burkinabés. Au Centre, de nouvelles attaques contre les garnisons maliennes (Gossi, Boni, Hombori, etc.) sont probables, bien que sans objectif de contrôle territorial. Les représailles contre les populations civiles, comme celles observées à Kori-Kori et Gomossogou, pourraient entrer en contradiction avec la stratégie politique actuelle du JNIM, révélant les tensions internes au sein du mouvement.

Le siège de Bamako est une stratégie délibérée d’asphyxie de la junte, visant à provoquer un changement de régime ou à imposer des négociations.

Le siège de Bamako est une manœuvre d’encerclement stratégique, conçue pour étouffer la junte et la pousser soit à négocier, soit à s’effondrer. Assimi Goïta, comme Bachar Al Assad à Damas, est désormais prisonnier de sa capitale. Les tensions internes au sein de la junte, notamment la méfiance croissante d’Assimi Goïta envers le partenariat avec la Russie, pourraient précipiter sa chute. La disparition temporaire ou définitive des principaux promoteurs de ce partenariat, comme Sadio Camara et Modibo Koné, offre une opportunité de revoir cette alliance. Le partenariat avec Moscou pourrait donc voler en éclats, accélérant la perte de contrôle sur le Nord et le Centre. Les tensions entre les FAMa et les mercenaires russes, exacerbées par la défaite de Tinzawatene, rendent cette hypothèse encore plus plausible.

Cependant, à moins d’y être contraint, la junte n’a aucun intérêt à abandonner son alliance avec la Russie, car cela signifierait la fin de son pouvoir. Si Bamako continue de payer, les Russes pourraient maintenir une présence protectrice autour de la capitale, même si toute reprise territoriale semble illusoire. Si Moscou réduit son engagement, le Mali ne pourra compter que sur un soutien limité du Burkina Faso et du Niger, eux-mêmes confrontés à des défis majeurs face aux groupes armés. Le Sénégal pourrait renforcer ses frontières, mais une intervention militaire directe apparaît improbable. L’Algérie, la Mauritanie, la Guinée et la Côte d’Ivoire devraient adopter une posture d’observation, se félicitant en privé de l’affaiblissement de la junte et poussant à des négociations.

D’un point de vue prospectif, trois dynamiques se dégagent :

  • À long terme : la chute du Nord et du Centre du Mali semble inéluctable, avec un calendrier impossible à prédire mais des rapports de force clairement établis.
  • À moyen terme : l’alliance avec la Russie est condamnée à l’échec, tout comme la stratégie purement militaire de Bamako, comme en témoigne l’offensive récente.
  • À court terme : deux scénarios principaux émergent :
    • Une négociation politique, imposée par l’effondrement de la junte ou des pressions diplomatiques.
    • Une intervention militaire extérieure, pour inverser la tendance, bien que cette option paraisse peu réaliste.

Quels scénarios pour l’avenir du Mali et de la région ?

Plusieurs scénarios, non exclusifs, pourraient se concrétiser dans les semaines et mois à venir.

Scénario 1 : une intervention militaire extérieure

La question d’une intervention militaire se pose avec acuité. Que faire lorsque le JNIM hissera un drapeau noir sur une grande ville malienne ? Avant 2022, une telle situation aurait déclenché une intervention occidentale pour détruire militairement le mouvement jihadiste. Cependant, les retraits d’Afghanistan et du Sahel ont montré les limites de cette approche. Une intervention militaire régionale ou internationale est-elle souhaitable, réalisable ou réaliste ?

Au niveau régional, seule l’Algérie dispose des capacités militaires pour inverser la tendance, mais elle n’interviendra pas en dehors de ses frontières, selon sa doctrine historique. La Mauritanie a signé un accord de non-agression avec le JNIM depuis 2010. Les autres armées de la région, ayant déjà affronté les jihadistes, ont démontré leurs limites et privilégieront une posture défensive. Une intervention internationale reste la seule option crédible, mais elle semble peu probable. La France ne prendra pas le risque de retourner au Sahel, l’ONU n’y est plus engagée, et les Européens n’iront pas seuls. Les États-Unis, concentrés sur d’autres théâtres, ne feront pas de cette région une priorité. Dans ce contexte, le scénario de négociations s’impose comme la seule issue plausible.

La communauté internationale doit se préparer à l’émergence d’un proto-État jihadiste au Mali, avec tous les risques sécuritaires que cela implique.

Scénario 2 : une négociation politique globale

Le JNIM cherche depuis 2025 à obtenir une victoire similaire à celle du Hamas en Syrie, ce qui implique une nationalisation de son combat et une gouvernance islamiste modérée. Pour y parvenir, le groupe a besoin d’un parrain, comme la Turquie l’a été pour le Hamas. L’Algérie ou la Mauritanie pourraient jouer ce rôle, en s’inspirant des modèles de gouvernance islamique modérée de ces pays. Ces deux États entretiennent des relations étroites avec le FLA et dialoguent avec les cadres du JNIM, tout en étant opposés à la junte de Bamako. Cependant, il reste à confirmer si l’un d’eux acceptera d’endosser ce rôle.

Cette stratégie implique une conquête par l’effondrement de la junte, suivie de négociations avec une force politique susceptible d’accepter leurs revendications : application de la charia, autonomie accrue du Nord et du Centre, intégration du JNIM et du FLA dans la gouvernance locale. Cependant, le JNIM n’a pas rompu son allégeance à Al-Qaïda, ce qui complique sa normalisation internationale. Contrairement au Hamas ou aux Talibans, le JNIM ne dialogue pas officiellement avec la communauté internationale, limitant ses perspectives de négociation.

Une négociation globale devra inclure le FLA, dans la continuité des accords d’Alger, et le JNIM, sur la base des accords locaux déjà négociés avec le Haut Comité Islamique du Mali. La pression des partenaires russes, turcs ou africains (Togo, Ghana) contre la junte pourrait être déterminante pour débloquer la situation. En l’absence de négociations, la stratégie d’étranglement se poursuivra, et les villes conquises serviront de bases pour de nouvelles offensives contre les FAMa.

À long terme, la France et l’Europe doivent anticiper un changement stratégique majeur. L’émergence d’un proto-État jihadiste au Mali imposera une surveillance accrue, comme en Syrie ou en Afghanistan, pour prévenir toute menace terroriste transnationale. Les partenaires arabes et africains devront être mobilisés et soutenus pour contenir et normaliser ces nouveaux acteurs géopolitiques.