Libreville – Alors que les grandes puissances se disputent l’accès aux minerais stratégiques, un autre enjeu émerge dans les pays producteurs : la capacité à transformer localement leurs richesses pour en capter la valeur ajoutée. Le Gabon, lors d’une conférence internationale à Bruxelles, a clairement affiché cette ambition.
Longtemps réduits au simple rôle d’exportateurs de matières brutes, de nombreux États riches en ressources naturelles cherchent aujourd’hui à inverser la tendance. À l’occasion d’une rencontre de haut niveau coorganisée par l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP) et la Banque européenne d’investissement (BEI), le Gabon a porté cette revendication avec force. Son ambassadeur auprès du Royaume de Belgique et de l’Union européenne, Eudes Régis Immongault Tatangani, y a présenté une vision dépassant le simple cadre national : celle d’un nouveau pacte économique entre producteurs et consommateurs, fondé sur la transformation locale des ressources et leur intégration dans des filières industrielles complètes.
La fin du modèle extractif traditionnel
La demande mondiale en matières premières critiques explose sous l’effet de la transition énergétique, du numérique et des technologies de pointe. Batteries, énergies renouvelables, intelligence artificielle, infrastructures connectées : ces secteurs nécessitent des volumes croissants de minerais stratégiques, dont une part importante provient d’Afrique. Pour le diplomate gabonais, cette situation offre une fenêtre historique pour sortir du modèle hérité de l’économie de rente. Il a souligné que la prospérité d’une nation ne repose pas seulement sur l’abondance de ses ressources, mais surtout sur sa capacité à les transformer en croissance durable, en emplois qualifiés et en développement industriel. Cette analyse rejoint celle de nombreux experts internationaux : les pays qui se contentent d’exporter leurs matières brutes capturent une infime partie de la valeur créée, tandis que les bénéfices réels se concentrent dans les phases de transformation, de fabrication et d’innovation, réalisées ailleurs. C’est ce déséquilibre que le Gabon entend corriger.
Construire des chaînes de valeur africaines
Eudes Régis Immongault Tatangani a plaidé pour une approche intégrée, de l’extraction jusqu’à la transformation industrielle. Une telle stratégie exige des investissements massifs dans les infrastructures énergétiques, ferroviaires, portuaires et logistiques, seuls à même de soutenir une industrialisation compétitive. Ce discours s’inscrit dans la politique économique menée par Libreville depuis plusieurs années. Le Gabon multiplie les initiatives visant à transformer localement ses ressources, en particulier dans les secteurs du bois, des mines et de l’industrie. L’objectif est explicite : réduire progressivement la dépendance aux exportations de matières premières non transformées tout en développant des activités industrielles créatrices de richesse sur le territoire. Cette orientation répond aussi à une nouvelle donne géopolitique. Les pays producteurs entendent désormais peser davantage dans les négociations internationales. Ils ne veulent plus être cantonnés au rang de fournisseurs de matières premières pour les économies développées, mais aspirent à devenir des partenaires industriels à part entière.
L’exigence de partenariats équilibrés
Au-delà des infrastructures et des investissements, le représentant gabonais a mis l’accent sur une condition indispensable : la qualité des partenariats. Selon lui, les alliances entre États, entreprises privées et institutions financières doivent impérativement intégrer des mécanismes de transfert de technologies, de formation et de développement des compétences locales. Cette dimension est devenue centrale dans les débats internationaux sur les matières premières critiques. Car la souveraineté économique ne se construit pas uniquement grâce aux ressources naturelles ; elle repose aussi sur la maîtrise des savoir-faire, des technologies et des compétences qui permettent leur valorisation. À travers cette intervention, le Gabon affirme sa volonté de participer activement à la redéfinition des relations économiques internationales. Il entend transformer son potentiel naturel en levier industriel et inscrire son développement dans les nouvelles dynamiques de l’économie mondiale. La bataille des matières premières critiques ne se gagnera pas seulement dans les mines. Elle se gagnera dans les usines, les centres de recherche, les infrastructures logistiques et les écoles de formation. C’est précisément cette conviction que le Gabon est venu défendre à Bruxelles. Une conviction qui pourrait bien devenir l’un des grands marqueurs économiques du continent au cours des prochaines décennies.
