Libreville – Depuis son arrivée au pouvoir le 30 août 2023, Brice Clotaire Oligui Nguema s’est montré très actif sur le terrain, multipliant discours, inaugurations et déplacements. Pourtant, un reproche revenait souvent : celui de ne pas s’adresser directement aux médias nationaux lors d’échanges spontanés. Cette perception a récemment évolué, non pas grâce à une conférence de presse formelle, mais à travers une série d’entretiens menés par le journaliste Chamberland Moukouama durant les séjours présidentiels à Mayumba, Tchibanga, puis à Libreville (Baraka, Bikélé, Poste SA).
Au-delà du simple succès médiatique, cette initiative marque peut-être un changement plus profond : une communication présidentielle qui cherche à sortir des formats classiques pour renouer avec une authenticité politique rare sur le continent.
La force de la simplicité
L’originalité tient surtout à la méthode. Fondateur du concept « CASH », Chamberland Moukouama privilégie pédagogie citoyenne, éducation populaire et franchise. Son objectif : traduire les enjeux publics dans un langage accessible à tous. À Mayumba, il a posé les questions simples et directes que les citoyens se posent, parfois absentes des interviews institutionnelles. L’échange s’est déroulé loin des salons officiels, lors d’une partie de pêche nocturne avec le président. Le protocole a laissé place à la spontanéité, permettant d’aborder des sujets sensibles : gouvernance, critiques du pouvoir, influence de certains collaborateurs, réformes, aspects personnels de l’exercice du pouvoir.
Le résultat a surpris : les Gabonais ont découvert un chef d’État plus accessible, capable de répondre sans filtre apparent à des préoccupations quotidiennes des quartiers et des réseaux sociaux.
Quand la communication devient un acte politique
Dans les grandes démocraties, certains journalistes ont réduit la distance entre dirigeants et citoyens. Jean-Pierre Elkabbach, Jean-Jacques Bourdin, Christophe Boisbouvier – chacun à sa manière. Chamberland Moukouama s’inscrit dans cette tradition, mais avec une différence : il choisit le terrain plutôt que le studio. Cette approche intervient dans un contexte politique gabonais marqué par la transition et l’élection présidentielle, où les attentes de transparence sont fortes. Les citoyens veulent comprendre, questionner, contester. Accepter des échanges directs et moins formatés constitue déjà un message politique fort.
L’authenticité comme stratégie de pouvoir
Cette séquence éclaire la philosophie qu’Oligui Nguema veut imprimer à son mandat. « La meilleure garantie contre l’hubris, c’est la mémoire. Je n’oublie pas d’où je viens », a-t-il déclaré. Ces mots prennent tout leur sens face à ces échanges informels, où il rappelle sa connaissance du terrain et des réalités sociales. Il répond aussi aux critiques de nombreux journalistes nationaux qui estimaient avoir un accès limité à l’information présidentielle. En se prêtant à cet exercice, le président envoie un signal : celui d’un pouvoir qui veut rester connecté à sa base, sans s’enfermer dans les cercles institutionnels.
Reste à savoir si cette ouverture deviendra durable. L’enjeu dépasse le cadre d’une interview réussie : il touche à la qualité du lien entre le pouvoir et les citoyens. Si cette expérience se multiplie, Mayumba pourrait entrer dans l’histoire politique récente du Gabon comme le lieu où la communication présidentielle a changé de nature – passant d’une parole verticale à une parole conversationnelle. Sur un continent où la défiance envers les institutions est forte, cette évolution pourrait devenir un véritable outil de gouvernance. Au XXIe siècle, la proximité n’est plus seulement une qualité politique, mais une condition de légitimité.