L’AES tourne la page de la CPI : souveraineté ou impunité au Sahel ?
En décidant de quitter la Cour pénale internationale, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont choisi une voie radicale : celle d’une justice nationale souveraine. Cette décision, officialisée par l’Alliance des États du Sahel (AES), marque bien plus qu’un simple désengagement judiciaire. Elle symbolise la fin d’un modèle global où la justice internationale était perçue comme un arbitre universel, et ouvre une ère où les États africains revendiquent leur autonomie, quitte à fragiliser les fondements mêmes du droit pénal mondial.
Le 22 septembre restera comme une date charnière. Ce jour-là, les trois pays ont acté leur retrait définitif de la CPI, envoyant un message sans ambiguïté au reste du monde. Leur démarche ne se limite pas à une rupture diplomatique : elle incarne une remise en cause profonde de l’ordre judiciaire international, hérité des accords de Rome. Pour leurs dirigeants, cette sortie est l’aboutissement logique d’une volonté farouche de reprendre le contrôle sur leur destin. Après avoir rompu avec Paris et Washington, quitté la CEDEAO et tourné le dos à la Francophonie, l’AES franchit une nouvelle étape en s’affranchissant de la juridiction de La Haye.
Une souveraineté à quel prix ?
Derrière cette déclaration de principes se cachent des réalités plus complexes. Les régimes militaires du Sahel sont aujourd’hui engagés dans une lutte sans merci contre des groupes armés qui menacent leur existence même. Pourtant, cette guerre asymétrique s’accompagne d’accusations récurrentes d’exactions commises à l’encontre des populations civiles. En quittant la CPI, Bamako, Ouagadougou et Niamey se dotent d’un rempart juridique pour protéger leurs forces et leurs alliés. La Russie, partenaire stratégique de l’AES, a elle-même défié la Cour de La Haye : un alignement stratégique qui n’est pas anodin.
Cette stratégie trouve un écho particulier auprès des populations locales. Car le rejet de la CPI ne repose pas uniquement sur des calculs géopolitiques. Il s’ancre dans une défiance plus large envers une institution perçue comme biaisée. Comment justifier la neutralité d’une juridiction qui, en vingt-cinq ans, a surtout ciblé des dirigeants africains ou des régimes minoritaires, tout en laissant impunis les architectes des guerres les plus dévastatrices de ce siècle ?
Les failles d’une justice à deux vitesses
L’argument est difficilement contestable. L’invasion de l’Irak en 2003, menée sur des mensonges patents et en violation flagrante du droit international, n’a jamais entraîné de poursuites contre ses instigateurs, George W. Bush et Tony Blair. De même, les crimes de guerre présumés des forces américaines en Afghanistan ont été l’objet d’une enquête timide, rapidement étouffée sous la pression de Washington, qui a infligé des sanctions aux procureurs de la CPI.
Les exemples de partialité s’accumulent. L’affaire Laurent Gbagbo, ancien président ivoirien détenu près de sept ans avant un acquittement définitif, illustre les dérives d’une justice à sens unique. Les charges retenues contre lui reposaient sur des preuves jugées « exceptionnellement faibles » par les magistrats eux-mêmes. Pire, la Cour a semblé privilégier les intérêts des vainqueurs, épargnant les alliés des pouvoirs en place. Plus récemment, l’émission d’un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine pour la guerre en Ukraine, bien que juridiquement fondée, a contrasté avec des décennies de silence face aux exactions occidentales ou de leurs protégés.
L’Afrique a-t-elle les moyens de ses ambitions ?
Le Sahel ne rejette pas la justice. Il en propose une alternative : une justice régionale, ancrée dans les réalités africaines. La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) et la Cour de justice de la CEDEAO existent bel et bien. Mais leur efficacité dépend d’un respect scrupuleux de leurs décisions par les États membres. Or, force est de constater que trop souvent, ces juridictions communautaires sont ignorées dès lors qu’elles condamnent des pratiques autoritaires ou des arrestations arbitraires.
Les dirigeants sahéliens qui dénoncent les biais de la CPI feraient bien de commencer par appliquer les arrêts de la CEDEAO ou de la CADHP. Une souveraineté crédible ne peut se construire sur le rejet d’une injustice extérieure pour mieux perpétuer l’arbitraire en interne. L’État de droit exige des juges indépendants, dont les verdicts s’imposent à tous, y compris aux chefs d’État. Sans cela, le retrait de la CPI ne serait qu’un écran de fumée, masquant l’impunité sous couvert de légitimité nationale.
Un tournant pour le droit international
Le message du Sahel est clair : la CPI a perdu son aura de tribunal universel. Son monopole sur la morale internationale s’effrite. Mais cette rupture doit servir de catalyseur pour l’émergence d’une justice africaine, forte et indépendante. Le défi est de taille. Il ne s’agit pas de remplacer une domination par une autre, mais de construire un système où le droit prime sur la force, où les décisions judiciaires s’appliquent à tous, sans distinction de puissance ou d’influence.
Si l’AES parvient à transformer ce retrait en levier pour renforcer les institutions régionales, elle pourrait offrir au continent une alternative crédible. En revanche, si cette décision n’est qu’un prétexte pour échapper à toute accountability, le Sahel, et l’Afrique dans son ensemble, perdront une occasion historique de prouver que la justice peut être à la fois souveraine et juste.