Nigéria : l’ampleur de la crise humanitaire qui secoue le pays
Une violence endémique qui traverse toutes les frontières religieuses
Les dernières semaines ont replacé le Nigéria sous les projecteurs internationaux. Des enlèvements massifs d’écoliers, des attaques dévastatrices contre des villages entiers et des agressions ciblant indistinctement fidèles chrétiens et musulmans ont mis en lumière l’ampleur de l’insécurité qui frappe le pays. Cette situation a pris une dimension géopolitique lorsque les États-Unis ont mené, à Noël, des frappes aériennes contre des positions jihadistes dans le nord du pays, justifiées par la protection des communautés chrétiennes menacées.
Une crise humanitaire parmi les plus sous-estimées d’Afrique
Au-delà des épisodes spectaculaires qui alimentent l’actualité, le conflit nigérian révèle une réalité bien plus complexe et profonde. Selon les Nations Unies, cette crise sécuritaire s’étend à presque toutes les régions du pays, bien au-delà des zones historiquement touchées. Mohamed Malik Fall, coordonnateur des agences onusiennes au Nigéria, souligne : « La sécurité constitue l’un des défis majeurs du pays, et elle ne peut plus être associée à une seule région. Elle est devenue omniprésente ».
Des racines anciennes et une expansion continue
L’héritage de Boko Haram et de l’État islamique en Afrique de l’Ouest
Le conflit trouve son origine dans le nord-est du Nigéria, où l’insurrection de Boko Haram a débuté en 2009. Deux décennies plus tard, cette guerre prolongée a profondément fragilisé le pays. « Plus de deux millions de personnes restent déplacées, parfois depuis des années. Une génération entière a grandi dans des camps sans jamais connaître autre chose », explique M. Fall. Les bilans officiels dénombrent plus de 40 000 morts, des milliers d’écoles et de centres médicaux détruits, et des terres agricoles rendues inaccessibles. Les populations se retrouvent privées de moyens de subsistance, condamnées à une précarité durable.
L’émergence d’une criminalité diffuse dans le nord-ouest
À cette insurrection historique s’ajoute une violence plus diffuse : le banditisme. Dans les États de Zamfara, Katsina ou Sokoto, des groupes armés criminels sèment la terreur par des raids, des enlèvements et des rançons. « Des villages entiers ont été abandonnés. Aujourd’hui, près d’un million de personnes sont déplacées dans cette seule région », précise M. Fall. Parallèlement, la ceinture centrale du pays est le théâtre d’affrontements récurrents entre agriculteurs et éleveurs, exacerbés par la pression foncière et les aléas climatiques. Plus au sud, des tensions persistent, mêlant revendications séparatistes et sabotages liés à l’exploitation pétrolière. Résultat : avec environ 3,5 millions de personnes déplacées, le Nigéria abrite à lui seul près de 10 % des déplacés du continent africain.
Une violence généralisée, pas une persécution ciblée
Les attaques récentes contre des églises et des écoles chrétiennes ont relancé un débat international, notamment aux États-Unis où certains responsables évoquent un « génocide chrétien ». Pourtant, les Nations Unies restent prudentes. En janvier, plus de 160 fidèles ont été enlevés lors de messes dominicales dans l’État de Kaduna ; quelques jours plus tôt, des villages du nord-ouest subissaient des attaques meurtrières tandis que des élèves étaient pris pour cibles près d’une école catholique de Papiri. Ces événements rappellent tragiquement le drame de Chibok en 2014, où 276 lycéennes avaient été enlevées par Boko Haram.
Cependant, selon Mohamed Malik Fall, « attribuer cette violence à une persécution ciblée d’un groupe religieux serait une erreur ». Il rappelle que la majorité des plus de 40 000 morts recensés depuis le début de l’insurrection sont des musulmans, victimes d’attaques dans des mosquées. À Maiduguri, une attaque survenue la veille de Noël a frappé une zone située « entre une mosquée et un marché », causant des victimes parmi les fidèles musulmans. « L’insécurité touche tout le monde, sans distinction de religion ou d’origine ethnique », insiste-t-il, mettant en garde contre des récits qui pourraient « aggraver les divisions au lieu de favoriser la cohésion sociale ».
Une urgence humanitaire colossale et des financements en chute libre
Derrière la crise sécuritaire se cache une urgence humanitaire de grande envergure. Dans les États du nord-est du pays, 7,2 millions de personnes ont besoin d’assistance, dont près de 6 millions en situation critique. L’insécurité alimentaire touche désormais jusqu’à 36 millions de personnes, avec un risque accru de malnutrition aiguë pour plus de 3,5 millions d’enfants de moins de cinq ans. « Les conséquences dépassent le court terme », alerte M. Fall. « La malnutrition affecte le développement cognitif, l’éducation, et ses effets se prolongent à l’âge adulte ».
À ces défis s’ajoutent les chocs climatiques – sécheresses et inondations –, les épidémies récurrentes de choléra ou de méningite, ainsi qu’un système de santé fragilisé. Pourtant, les financements alloués à l’aide humanitaire s’effondrent : « Il y a quelques années, le plan de réponse humanitaire atteignait près d’un milliard de dollars par an. En 2024, il n’était plus que de 585 millions, et en 2025, seulement 262 millions. Cette année, nous craignons de ne même pas atteindre les 200 millions », déplore le coordonnateur onusien.
Un géant économique face à ses responsabilités
Le Nigéria, première économie d’Afrique, se trouve paradoxalement au cœur d’une des pires crises humanitaires du continent. « Le Nigéria n’est ni le Soudan, ni la Somalie, ni le Soudan du Sud », rappelle M. Fall. « C’est un pays doté de ressources. Le gouvernement fédéral et les États doivent prendre la tête de la réponse humanitaire ». Pour l’ONU, l’enjeu est désormais de transférer progressivement le leadership de l’aide aux autorités locales, tout en appelant les donateurs internationaux à maintenir leur engagement. « Aucune population ne souhaite dépendre de l’assistance », conclut-il. « L’objectif est de permettre aux communautés de retrouver autonomie et dignité, en leur offrant des opportunités plutôt que des aides ponctuelles. Donner du poisson nourrit aujourd’hui, mais apprendre à pêcher garantit demain ».