Une étude récente de l’Université de Cambridge révèle une évolution majeure dans les tactiques de Boko Haram. Deux de ses factions principales, l’ISWAP et le JAS, intégreraient désormais l’intelligence artificielle générative à leur arsenal opérationnel. Les conclusions, basées sur 57 entretiens menés entre 2025 et 2026, dépeignent une organisation en pleine mutation, exploitant des outils accessibles au grand public pour renforcer son efficacité.

Une technologie détournée de son usage initial

Jusqu’ici, l’intelligence artificielle était principalement associée à la création de contenus de propagande pour ces groupes armés. Mais selon les témoignages recueillis, son utilisation dépasse désormais largement ce cadre. Les systèmes comme ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Meta AI et DeepSeek serviraient désormais à planifier des attaques, résoudre des problèmes logistiques ou encore analyser des échecs opérationnels. Certains combattants auraient même sollicité ces outils pour entretenir du matériel militaire ou concevoir des engins explosifs.

Les plateformes d’IA, bien que dotées de dispositifs de protection, n’auraient pas toujours bloqué ces demandes. Les utilisateurs contourneraient les refus en reformulant leurs requêtes, en changeant de plateforme ou en modifiant le contexte des questions posées. L’objectif ? Accéder à des connaissances techniques en un temps record, réduisant ainsi le délai entre l’information et l’action.

Des cellules spécialisées formées avec l’aide de Daesh

L’adoption de l’IA ne se limite pas à une utilisation individuelle. Des unités spécialisées, composées d’experts en ingénierie, armement et planification, auraient été créées au sein de l’ISWAP. Ces cellules centraliseraient les questions des combattants sur le terrain, interrogeant plusieurs systèmes d’IA avant de valider et transmettre les réponses les plus pertinentes. L’accès aux outils serait strictement contrôlé, limitant l’utilisation aux membres les plus fiables pour éviter toute fuite ou surveillance.

Selon le rapport, cette stratégie aurait été encouragée par des instructeurs liés au réseau de Daesh. Ces derniers auraient dispensé des formations en présentiel et à distance, fourni du matériel informatique (ordinateurs portables, projecteurs) ainsi que des logiciels de chiffrement et des accès payants à des plateformes d’IA. Les formations auraient porté sur le fonctionnement des outils, la formulation des requêtes et les techniques pour contourner les restrictions imposées par les développeurs.

Des limites méthodologiques et des défis persistants

Malgré ces avancées, l’étude souligne plusieurs limites. Les conclusions reposent exclusivement sur les déclarations d’anciens membres de Boko Haram, majoritairement des cadres intermédiaires. Aucune vérification indépendante n’a pu être effectuée sur les usages rapportés. De plus, l’efficacité réelle des informations fournies par l’IA reste incertaine, certains modèles produisant des réponses inexactes ou inapplicables en situation réelle.

Pour les experts, cette utilisation de l’intelligence artificielle par des groupes armés n’est plus un scénario hypothétique. Elle illustre la capacité des organisations à s’approprier des technologies accessibles, réduisant les barrières techniques dans des domaines clés comme la traduction, l’analyse de données ou la maintenance. Cependant, cette accessibilité pose un défi majeur aux entreprises technologiques et aux autorités : détecter les usages malveillants sans entraver les utilisations légitimes, alors que les méthodes de contournement se multiplient.

Les auteurs du rapport appellent à un renforcement de la collaboration entre développeurs, services de sécurité et chercheurs. Ils recommandent d’évaluer les dispositifs de protection face à des organisations structurées, et non plus seulement face à des utilisateurs isolés. Une chose est sûre : Boko Haram place désormais une confiance accrue dans le potentiel de l’IA. Cette confiance pourrait se traduire par des investissements accrus dans les abonnements, le matériel et la formation de nouvelles équipes spécialisées.

La question n’est plus de savoir si les groupes armés tenteront d’exploiter ces technologies, mais dans quelle mesure les mécanismes de sécurité pourront limiter leur transformation en instruments de violence.