Tchad : la reprise de la coopération militaire française met à l’épreuve la crédibilité de Déby

Depuis la mi-avril, plusieurs officiers français ont fait leur retour à N’Djamena pour relancer la coopération militaire entre la France et le Tchad. Cette information, confirmée par diverses sources, intervient moins de deux ans après la décision historique de mettre fin à la présence militaire française dans le pays. Ce revirement suscite un vif débat sur la crédibilité du discours souverainiste du président Mahamat Idriss Déby Itno.

Une contradiction avec le discours de souveraineté et le panafricanisme

Après le départ des forces françaises, Déby avait présenté cette décision comme un triomphe de la souveraineté nationale et une affirmation de l’indépendance stratégique. Il s’inscrivait dans une dynamique panafricaine rejetant les dépendances extérieures. Aujourd’hui, le retour d’une coopération militaire avec Paris, même limitée, apparaît comme un recul symbolique. D’autant que le régime avait justifié la rupture par l’inefficacité des accords et la pression populaire.

Un risque pour l’image régionale du Tchad

Depuis deux ans, le Tchad a renforcé son rôle de puissance sécuritaire régionale, coopérant avec ses voisins et diversifiant ses partenariats. Déby s’est posé en médiateur incontournable au Sahel et en Afrique centrale. Mais se replacer sous la tutelle du renseignement français pourrait ternir cette image et suggérer une incapacité à se passer de l’ancien partenaire. De plus, la décision de départ des troupes répondait à une forte demande populaire. Tout retour en arrière risque de mécontenter une opinion publique qui voyait dans le retrait français une victoire souveraine.

La France qui a combattu politiquement Déby et accueilli l’opposition

Le paradoxe est frappant : la France, qui revient comme partenaire militaire, a pendant deux ans été un adversaire politique du régime tchadien. En juillet 2024, la justice française a ouvert des enquêtes pour détournement de fonds visant le président et sa famille (hôtels de luxe, véhicules, vêtements coûteux). Ces affaires ont été relancées en mars 2026, avec des rumeurs de gel d’avoirs. Revenir à une coopération avec un État qui a utilisé ses institutions pour cibler le chef de l’État soulève des questions sur la confiance mutuelle. Par ailleurs, la France a organisé à Nantes en octobre 2025 une grande réunion de l’opposition tchadienne, réunissant une vingtaine de mouvements pour coordonner leur action contre N’Djamena. Paris s’est aussi impliqué dans l’affaire Succès Masra, en fournissant des avocats, en facilitant son transfert médical en France et en médiatisant son cas au Parlement français et dans les instances européennes.

Entre impératifs sécuritaires et coût politique

Personne ne conteste les défis sécuritaires croissants autour du lac Tchad et aux frontières orientales et septentrionales. Mais la question centrale est de savoir si les gains sécuritaires d’un rapprochement avec Paris valent le coût politique. Déby a construit sa légitimité sur un discours souverainiste, rejetant toute dépendance étrangère. Reprendre la coopération militaire avec la France affaiblirait ce discours et donnerait des armes à ses opposants. En définitive, comment justifier de revenir vers un partenaire qui a hébergé l’opposition, critiqué le régime et fait pression, et le présenter soudain comme un allié indispensable pour la sécurité nationale ?