Contrôles renforcés des étrangers à Dakar : quels impacts sur la communauté expatriée ?

Les opérations de vérification administrative ciblant les étrangers se sont multipliées ces dernières semaines dans les rues de Dakar et sa banlieue. En l’espace de huit jours seulement, près de 500 personnes de nationalités variées ont été interpellées par les forces de l’ordre, dont 36 déférées au parquet pour séjour irrégulier. Ces chiffres, révélés par une enquête locale, illustrent une intensification des contrôles policiers qui interroge la société civile et les résidents étrangers au Sénégal.

Des contrôles quotidiens qui créent un climat de méfiance

Amadou Bangoura, un étudiant béninois de 30 ans installé au Sénégal depuis cinq ans, a fait l’expérience directe de cette nouvelle réalité. Un soir, alors qu’il quittait une salle de sport du quartier Liberté 6, une patrouille de police l’a interpellé sans avertissement. « Mes papiers sont à la maison », a-t-il expliqué, surpris par cette interpellation inattendue. Bien que son statut soit parfaitement régulier, cette expérience a ravivé chez lui des craintes légitimes : expulsion, emprisonnement, ou encore confrontation avec la justice. Les policiers ont finalement accepté de vérifier ses déclarations en se rendant à son domicile, où il a pu présenter son passeport ainsi que les documents prouvant la régularité de son séjour. L’incident s’est conclu sans suite, mais l’angoisse ressentie reste gravée dans sa mémoire.

Son cas n’est malheureusement pas isolé. Depuis plusieurs semaines, les contrôles policiers visent systématiquement des étrangers dans la capitale et ses environs, officiellement dans le cadre d’opérations destinées à sécuriser les personnes et les biens. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre le 30 juin et le 8 juillet, la Direction de la police des étrangers et des titres de voyage (DPETV) a mené une campagne de vérification dans plusieurs zones de Dakar et sa banlieue. Résultat : près de 490 étrangers contrôlés, avec 36 personnes placées en situation irrégulière déférées au parquet.

La société civile dénonce une logique de suspicion généralisée

Ces méthodes suscitent une vive inquiétude au sein des organisations de la société civile. Dans un communiqué rendu public le 13 juillet, plusieurs associations — dont Legs Africa, Frapp, Nawle, Afrikajom Center et Diwan Citoyen — ont exprimé leur préoccupation face à ce qu’elles qualifient de « multiplication des mesures administratives ciblant les ressortissants étrangers ».

Les signataires reconnaissent que tout État dispose du droit souverain de contrôler ses frontières et de réglementer l’entrée et le séjour des étrangers. Cependant, ils mettent en garde contre une dérive dangereuse : « La souveraineté ne doit pas être confondue avec l’arbitraire. » Leur principale inquiétude réside dans l’évolution de la perception de l’étranger au Sénégal. « Ce n’est pas tant l’existence d’une politique migratoire qui pose problème, mais la banalisation progressive d’une logique de suspicion permanente à l’égard des étrangers », affirment-ils. Selon eux, cette tendance risque de transformer le séjour régulier en une succession de contraintes bureaucratiques, où l’étranger n’est plus perçu comme une personne titulaire de droits, mais comme un simple « risque administratif ».

Sécurité et hospitalité : un équilibre à préserver

Pour Elimane Kane, président de Legs Africa, les opérations de contrôle ne doivent pas être réduites à une opposition entre sécurité et hospitalité, deux valeurs traditionnellement associées au Sénégal. Bien qu’il reconnaisse que le contrôle des frontières et l’identification des personnes entrant sur le territoire relèvent de la responsabilité de l’État, il met en garde contre toute interprétation qui assimilerait ces opérations à une politique de rejet des étrangers.

« La sécurité n’exclut pas l’altérité », rappelle-t-il, plaidant pour une meilleure coordination entre les forces de sécurité chargées de ces opérations. Sans cela, prévient-il, ces contrôles pourraient être perçus comme des persécutions à l’encontre des étrangers, alors qu’ils devraient être compris comme des mesures neutres, ne ciblant personne en particulier. Elimane Kane souligne également que la mobilité professionnelle est une réalité mondiale : « Tout comme les Sénégalais partent travailler à l’étranger, les étrangers ont le droit de venir ici et de travailler. » Pour lui, la solution ne réside pas dans l’accusation systématique des migrants, mais dans la création de conditions permettant aux jeunes Sénégalais de saisir les opportunités disponibles sur place.

Ces contrôles renforcés au Sénégal soulèvent ainsi des questions essentielles sur l’équilibre entre sécurité, souveraineté et hospitalité, dans un contexte où la perception des étrangers semble évoluer progressivement vers une logique de suspicion accrue.