Sénégal : pourquoi l’économie patiente face à la tempête politique

Après des années de tensions politiques et de transitions tumultueuses, le Sénégal espérait enfin tourner la page avec l’arrivée d’un nouveau régime en 2024. L’Agenda Sénégal 2050 et le Plan de redressement économique et social (PRES) devaient symboliser cette rupture, marquant le début d’une ère de développement économique ambitieuse. Pourtant, près de trente mois plus tard, le bilan reste décevant.

Une économie en suspens, étouffée par les querelles partisanes

Les espoirs de relance économique s’effritent progressivement sous le poids des divisions politiques. Les débats économiques cèdent le pas aux affrontements partisans, tandis que les échéances électorales de 2029 accaparent déjà l’attention des états-majors. La polarisation de la vie politique s’accentue, reléguant les priorités économiques au second plan. La création du parti Kiiraye par le camp présidentiel et la consolidation de l’influence du PASTEF illustrent cette course effrénée vers l’hégémonie électorale, au détriment des réformes structurelles.

Malgré le changement de Premier ministre, les blocages persistent. Comme le soulignait un adage local, « casser le thermomètre ne fait pas disparaître la fièvre ». Les citoyens, qui attendaient des projets concrets et transformateurs, se retrouvent face à une impasse. La dualité au sommet de l’État, longtemps pointée du doigt comme un frein majeur, peine à trouver une résolution définitive, malgré les ajustements récents.

Le Sénégal en queue de peloton économique en Afrique de l’Ouest

Pendant que le pays s’enlise dans ces turbulences, ses voisins de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) continuent de progresser. Les dernières données de la BCEAO, publiées en juin 2026, révèlent un net ralentissement du Sénégal. Avec une croissance du PIB réel de seulement 4,7 % au premier trimestre 2026, le pays se classe parmi les moins dynamiques de la région, loin derrière des économies comme le Bénin (6,4 %), la Côte d’Ivoire (6,4 %), le Mali (6,1 %) ou le Niger (6,1 %).

Ce recul de 3,1 points par rapport à la moyenne de 2025 marque un tournant inquiétant. Après avoir enregistré l’une des meilleures performances de l’Union en 2025 (7,8 %), le Sénégal voit son économie s’essouffler, dans un contexte où les investissements directs étrangers (IDE) s’effondrent. En 2025, les flux d’IDE ont chuté à seulement 37 millions de dollars, contre 3,319 milliards en 2024. Ces chiffres reflètent une perte de confiance des investisseurs, aggravée par les incertitudes politiques persistantes.

Une perte d’attractivité qui coûte cher

Le Sénégal, autrefois considéré comme la locomotive économique de l’UEMOA, voit sa crédibilité s’éroder. Les difficultés d’accès aux marchés internationaux, aggravées par une perception du risque jugée excessive, freinent les financements extérieurs. Les agences de notation et les bailleurs de fonds scrutent avec méfiance la trajectoire économique du pays, tandis que les partenaires techniques et financiers hésitent à s’engager.

Pour inverser cette tendance, trois leviers doivent être actionnés sans délai :

  • Rétablir la confiance des partenaires internationaux : La conclusion d’un nouveau programme avec le FMI serait un signal fort, non seulement pour mobiliser des ressources, mais aussi pour rassurer les marchés et les investisseurs. Une stratégie de nation branding, mettant en avant les atouts du Sénégal et ses opportunités d’investissement, s’impose également.
  • Faire du secteur privé le moteur de la croissance : Faciliter l’accès au financement, simplifier les procédures administratives, améliorer l’environnement des affaires et renforcer les partenariats public-privé sont des priorités. Les secteurs clés — infrastructures, énergie, agriculture, industrie, numérique, transports et logistique — doivent bénéficier d’un soutien accru pour entraîner l’ensemble de l’économie.
  • Rationaliser les dépenses publiques : Dans un contexte de marges de manœuvre réduites, une baisse du train de vie de l’État est indispensable. Pourtant, les promesses de réformes structurelles, comme la fusion des agences et structures d’accompagnement, peinent à se concrétiser. Le temps presse, et chaque jour compte.

Une trêve politique s’impose pour sauver l’économie

Le Sénégal dispose de trois années pour poser les bases d’une transformation économique durable. Plutôt que de s’enliser dans des querelles stériles, les acteurs politiques doivent faire preuve de responsabilité. Une trêve politique, même temporaire, permettrait de replacer l’économie au cœur des priorités nationales et de redonner au pays son statut de leader régional.

L’objectif est clair : bâtir « une nation souveraine, juste, prospère et ancrée dans des valeurs fortes ». Pour y parvenir, des actions concrètes, mesurables et rapides sont nécessaires. Le temps des promesses est révolu ; place à l’exécution.

Dr Abdou Diaw
CEO & Founder du magazine économique et financier Le Marché