Tabaski à Bamako : le blocus jihadiste bouleverse les traditions au Mali

Une Tabaski sous tension : Bamako résiste malgré le blocus jihadiste

Pour Alpha Amadou Kané, comme pour des milliers de Malien·ne·s, la Tabaski est bien plus qu’une fête religieuse : c’est un moment sacré où les familles se retrouvent après des mois de séparation. Mais en 2026, cette célébration se déroule dans un contexte exceptionnel. Le blocus imposé par les groupes jihadistes sur les axes routiers menant à Bamako a transformé les préparatifs traditionnels en parcours du combattant.

Ce quarantenaire, originaire de Mopti, a dû renoncer à rejoindre sa famille pour la fête. « En trente ans de vie à Bamako, ce sera la première fois que je la célèbre ici », confie-t-il avec amertume. Les attaques répétées contre les transports en commun ont poussé les compagnies à suspendre leurs dessertes vers l’intérieur du pays, par crainte de voir leurs véhicules réduits en cendres.

Le résultat ? Des gares routières désertes, des routes secondaires sous haute surveillance militaire, et une tradition millénaire mise à mal. « Avant, nous transportions plus de 50 000 personnes en une semaine pour la Tabaski. Cette année, plus aucun déplacement n’est prévu », témoigne le responsable d’une grande entreprise de transport, sous le couvert de l’anonymat.

  • Un parc à bétail improvisé à Bamako malgré les restrictions de circulation
  • Transport de moutons vers Bamako en période de restrictions
  • Un moyen risqué de contourner le blocus pour approvisionner Bamako

Des moutons introuvables et des prix exorbitants

Le blocus asphyxie également l’approvisionnement en bétail, pilier de la Tabaski. Les éleveurs des régions pastorales peinent à acheminer leurs troupeaux vers Bamako, principal marché du pays. Le coût du transport d’une tête de bétail a été multiplié par six : de 2 500-2 750 francs CFA (4 euros), il atteint désormais 15 000 à 18 000 francs CFA (22-27 euros).

Conséquence directe : la viande de mouton, sacrée pour ce sacrifice, devient un luxe inabordable pour la majorité des Malien·ne·s. Hama Ba, vendeur à Bamako, constate l’ampleur de la crise : « Beaucoup de camions ont été brûlés par les jihadistes. Avant, j’avais plus de 1 000 têtes en stock. Aujourd’hui, il n’en reste plus une seule. »

Les prix reflètent cette pénurie : un mouton qui coûtait 75 000 francs CFA (114 euros) se négocie désormais à 300 000 francs CFA (457 euros). Iyi, une cliente désespérée, explique : « Avant, nous avions l’embarras du choix. Cette année, le mouton est introuvable à Bamako. » Dans un pays où le salaire minimum plafonne à 40 000 francs CFA (60 euros), cette flambée des prix prive des milliers de foyers de leur traditionnel repas festif.

Pénuries d’énergie et de services : Bamako en crise

À l’insécurité s’ajoute une dégradation alarmante des services essentiels à Bamako. La capitale subit des coupures d’électricité massives et prolongées, aggravées par une pénurie de carburant qui handicape les centrales thermiques. « On a tenté de se rabattre sur un petit panneau solaire, mais cela ne remplace pas le courant », témoigne Alou Diallo, couturier dans la ville.

Les couturiers, submergés par les commandes de Selifini (tenues de fête), peinent à honorer les délais en raison des délestages. Par ailleurs, les ménages s’inquiètent de la conservation des denrées : « Comment conserver la viande sans électricité ? Acheter un mouton à ce prix pour risquer de le perdre en 24 heures à cause des coupures est une véritable angoisse », confie une mère de famille du quartier de Sirakoro.

Face à cette situation, les autorités maliennes ont annoncé l’arrivée de centaines de camions-citernes de carburant à Bamako, une lueur d’espoir pour tenter de relancer tant bien que mal la fête.

Malgré un contexte exceptionnellement difficile, les Bamakois·es restent déterminé·e·s à célébrer la Tabaski. Les plus chanceux·ses parviendront peut-être à se procurer un mouton, ne serait-ce qu’à prix d’or, tandis que d’autres devront se contenter de repas plus modestes. Une chose est sûre : cette édition 2026 restera gravée dans les mémoires comme celle où la fête a dû s’adapter à l’adversité.